DESSINE-MOI UN VACCIN

  Avant l’arrivée du joyeux monde de demain, qui viendra, promis, juré, comme jadis on nous promettait le grand soir, ça grouille et ça touille dans le monde d’aujourd’hui. 

Faut croire qu’on s’emmerde vraiment dans les chaumières pour passer son temps à regarder des fake news ou des documentaires bidon qui racontent sans rire les fourberies et les machinations de quelques super-puissants de ce monde. Des milliardaires obsédés par l’argent et le pouvoir, dont Bill Gates et les Rockefeller, version actuelle de la clique des « ploutocrates », le fantasme utilisé jadis par les nazis pour justifier quelques-uns de leurs crimes. Savez-vous que ces monstres froids formeraient le projet secret de soumettre ou d’éliminer les pauvres bougres que nous sommes en se servant du futur vaccin? 

Et qu’ils vont mélanger des substances terrifiantes aux vaccins contre le corona, des puces électroniques et toute sorte d’autres gadgets ? Façon de prendre possession de nos cerveaux, de nous transformer en robots ou de nous effacer. 

Bonne chance pour les campagnes de vaccination ! Ce sera vraiment facile de convaincre les gens de se faire immuniser s’ils sont envoutés par ce genre de balivernes…

Mais ce discours complotiste peut aussi donner des idées pour attirer les plus crédules et les convaincre de se faire immuniser. Si l’on oublie les énigmatiques nanoparticules sensibles à la 5 G et autres piments dans le bouillon, dénoncés par les complotistes, ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée de mêler aux vaccins qui vont nous être inoculés quelques éléments séduisants, excitants, en tout cas de nature à donner envie de se précipiter dans les centres de vaccination. 

Ce qui rappelle cette chanson de Charles Trenet « Une noix ». Dans laquelle il révélait le monde extraordinaire qui se cache à l’intérieur d’une bête noix pour peu qu’on se penche dessus.    

Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix? / Qu’est-ce qu’on y voit? / Quand elle est fermée / On y voit mille soleils/ Tous à tes yeux bleus pareils/ On y voit briller la mer/ Et dans l’espace d’un éclair/ Un voilier noir/ Qui chavire …

Chacun pourra glisser dans le vaccin ce qu’il attend de l’avenir, à choisir à la carte comme les pizzas. Je devine qui parmi mes amis commandera une pincée de quelque substance hallucinogène pour faire passer le virus. Ou du viagra pour associer santé et amour. De la poudre de perlimpinpin pour satisfaire tous les rêves secrets. 

Si le contre-poison est découvert entretemps, on pourrait aussi ajouter une dose de remède contre le trumpisme, le racisme et le machisme. Et un solide calmant pour éliminer les terroristes en herbe. 

Imaginez ce qui vous plaît. Mais faites vite. On a tant envie de se revoir, de s’embrasser et de s’aimer !   

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DANS LES BAGAGES DE KAMALA

     Elles sont enfin là, les femmes noires américaines, sous les spots et au premier rang. L’arrivée de Kamala Harris à la Maison Blanche met en lumière toutes ces femmes qui ont, parfois de façon souterraine, façonné la culture des Etats-Unis. Fabriqué l’âme de ce pays énervant et fascinant, excitant et décourageant, parfois raciste et toujours cosmopolite. Une culture qui a imprégné le reste de la planète. Nous d’abord. Car notre imaginaire serait complètement différent sans la littérature, le cinéma, la musique américaines. 

   La musique, c’est-à-dire le jazz, évidemment. Une musique créée et développée par les minorités, pas seulement les Noirs. Mais ce sont eux qui ont régné, développé, magnifié le genre. Eux ? Et elles ! C’est la musique qui a fait sortir de l’ombre les femmes noires. Car femme et noire, c’était (cela reste) la double peine –aux Etats-Unis autant que chez nous.

Le jazz a permis à quelques étoiles brillantes de sortir de leurs quartiers, d’arpenter les plus grandes scènes, même si en coulisses, elles ont dû batailler toute leur vie, alors qu’elles étaient au sommet de la gloire, avec les discriminations, hôtels, restaus, quartier, bus, interdits d’entrée aux Noirs (si bien racontées dans le film Green Book de Peter Farrely).

Pianistes de génie (Marie Lou Williams), trompettistes à vous secouer l’âme (Valaida Snow), elles sont aussi les plus grandes chanteuses du vingtième siècle (Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Billie Holiday, Nina Simone, Aretha Franklin et celles qui ont suivi, stars de la soul, de la pop).

   Être femme noire et s’imposer aussi en littérature, il fallait être une solide battante, une vraie championne de catch. Toni Morrison, prix Pulitzer puis Nobel de Littérature au nez et à la barbe de quelques vieux Blancs. Fille d’une femme de ménage et d’un soudeur, petite-fille de métayers, qui avaient fui l’Alabama (un état qui a voté Trump à 62 %) pour se réfugier en Ohio (qui a voté Trump à 53 %). 

Symbole de la mondialisation, Chimamanda Ngozi Adichie partage sa vie et sa carrière entre Lagos et Washington. Son roman « Americanah » est un portrait ravageur, caustique et enlevé, de la condition noire actuelle aux Etats-Unis. « En débarquant de l’avion à Lagos », écrit son héroïne de retour d’Amérique, « j’avais l’impression d’avoir cessé d’être noire ». 

   Vous voulez encore des citations ? De Toni Morrison : « C’est ça, l’esclavage. Quelque part au fond de toi, il y a cette personne libre dont je te parle. Trouve-la et laisse-la faire du bien dans le monde. »

Et de Kamala Harris : «  Je pense juste qu’il est important de ne pas se prendre trop au sérieux. »

   Une vraie profession de foi pour une femme de couleur qui accède au sommet de la première puissance du monde. Quelques mecs devraient en prendre de la graine…

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DANS QUEL ETAT J’ERRE ?

   Qui d’autre que Woody Allen pouvait parler de la vie de Woody Allen sans enflammer les réseaux sociaux ? A l’heure où l’on ne peut plus écrire sur une minorité sans en faire partie, il aurait été très incorrect qu’un Noir musulman ou une Chinoise bouddhiste publie une bio du cinéaste new-yorkais.

  Après covid 19, le mot le plus à la mode en cette triste année 20 est « racisé ». Dans les deux cas, un vocabulaire qui désigne la peur de l’autre, le repli. 

 La présidente d’Ecolo, Rajae Maouane (dont il est affreusement incorrect de dire qu’elle a le plus beau sourire et les plus beaux yeux des six ou sept parlements de notre pays) a fièrement proclamé qu’elle était « féministe et racisée ». 

A peine nommée, la nouvelle directrice du Rideau de Bruxelles, Cathy Min Jung, s’est empressée de rassurer la troupe : « Je suis la première femme racisée à la tête d’un théâtre belge ». Ouf ! On est soulagé ! On craignait l’arrivée d’une cosmopolite qui se dirait citoyenne du monde. 

Notez que la fière affirmation de Ms est étrange : que sait-elle de l’origine des autres femmes qui ont dirigé un théâtre en Belgique ? Peut-être n’ont-elles pas pensé, comme elle, à faire étalage de leurs ancêtres, de leur appartenance à Dieu sait quelle race. 

Tout au long du vingtième siècle, les gens intelligents ont lutté contre le concept de race qui a pourri l’Europe, ravagé l’Afrique et l’Amérique, justifié les camps d’extermination. Ils se sont battus pour enseigner à leurs enfants que la race est un concept imaginaire, inventé par les racistes. Pour brimer et briser ceux qui sont différents d’eux. C’est ce combat qui a vaincu le colonialisme. Or, voilà que certains enfants des brimés d’hier prétendent ressusciter « leur race » pour se séparer du reste de la race humaine. 

  « Ma négritude n’est point sommeil de la race mais soleil de l’âme » écrivait Léopold Sédar Senghor. 

  Il est désormais mal venu d’écrire, de dessiner, de filmer si l’on ne fait pas partie du même ‘groupe ethnique’. Faudrait revisiter les peintures pariétales. Et effacer celles sur lesquelles un homo sapiens a eu la bête idée de dessiner son cousin de Neandertal. Mettre dans les réserves des musées les « têtes de nègres » de Rubens et de Rembrandt, ranger au placard ces magnifiques romans (que vous pourriez récupérer pour l’été) : « Les Confessions de Nat Turner » extraordinaire portrait écrit par le Blanc William Styron d’une révolte d’esclaves noirs aux Etats-Unis, « Le Comte de Monte-Cristo », extraordinaire portrait de la société française écrit par le Noir Alexandre Dumas ou « La Grande Forêt », passionnant roman sur la guerre de Sécession vue par un officier juif sous la plume de l’écrivain sudiste Robert Penn Warren.

   Voir sa négritude, sa judaïtude, son arabitude et toutes les autres turlutitudes sous le regard d’un autre, quel beau moment de civilisation…    

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BAIN DE BULLES

  Dans “le monde d’avant”, les bulles évoquaient la fête, la liberté, le plaisir. 

  Depuis l’épidémie et son très prudent « déconfinement », la bulle a changé de signification. Elle est devenue synonyme de bunker.

  Dans les écoles, on coince les enfants dans des bulles pour qu’ils ne se mélangent pas. Dans certains restos, les tables sont séparées par des panneaux en plexi, où les convives dînent comme dans une ancienne cabine téléphonique – on  a eu tort de les détruire; elles auraient été drôlement utiles. La bulle, qui nous faisait respirer, s’est refermée sur nous. 

   Dans la vie normale, quand deux bulles se rencontrent, elles explosent. Exemple : quand la bulle socialiste se cogne à la bulle nationaliste, paf ! Depuis le passage de SM Covid XIX, on croyait qu’on n’aurait plus besoin d’informateur, de cascadeur ou de démineur. Qu’il suffirait d’un bon respirateur et hop ! Dans une belle unanimité, comme les citoyens à leurs fenêtres applaudissaient ensemble médecins et infirmières, les politichiens et politichiennes allaient se mettre autour de la table, se retrousser les manches et oublier leurs petits jeux pour sauver l‘économie, la santé, la culture.

  Eh non, évidemment, socialistes, nationalistes, libéraux, chrétiens et écolos, ils sont tous restés dans leur bulle, rentrés dans leur petite maison à la manière d’escargots craintifs. La société peut se transformer, les entreprises s’effondrer, les travailleurs se retrouver au chômage, hommes et femmes politiques, eux, n’ont pas changé. Est-ce pour nous rassurer qu’ils se sont lancés dans leur petite ronde « d’avant » en chantant « je te tire, tu me tires par la barbichette, … » ?

   Remarquez. La société non plus n’a pas donné beaucoup de signes d’évolution vers un autre monde – on veut dire un monde meilleur. 

   Après une fiesta devant le palais de justice – où l’on a célébré surtout la liberté soi-disant retrouvée de crier ensemble – chacun s’est empressé de se réfugier dans sa bulle. Ceux qui prétendent qu’il faut effacer l’histoire en supprimant les cicatrices laissées par le temps contre ceux qui disent qu’il faut enseigner l’histoire plutôt que la réécrire. Ceux qui prétendent qu’«il suffit de gueuler très fort» pour changer le monde et ceux qui pensent que c’est un tout petit peu plus compliqué.

   Ce n’est pas parce que dix mille manifestants ont dénoncé le racisme que le racisme a disparu. On a au contraire l’impression que les bons vieux discours racistes et machistes ressortent aussi débèquetant que les bulles multicolores qui s’échappent de la bouche des Dupondt après qu’ils aient ingurgité de la chloroquine…  

  « Cela a été trop facile de rester dans nos propres bulles », a déclaré Obama dans son discours d’adieu… Il est temps de crever l’abcès. 

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UNE PUISSANCE MAGIQUE ET MALFAISANTE…

      Le meurtre de George Floyd a réveillé une Amérique qui, pendant près de quatre ans, a paru anesthésiée par son excentrique président. Jusqu’à ce que le covid 19 ravage New-York et quelques autres grandes villes du pays. On savait Donald Trump incontrôlable. Là, il s’est révélé aussi incapable de contrôle. L’épidémie a flambé malgré ses discours et ses tweets désordonnés. L’économie s’est effondrée et le chômage a flambé en quelques semaines. Fin de ce qu’il considérait comme les trophées pour sa réélection.

  Le racisme non plus ne se contrôle pas. Toute l’histoire des Etats-Unis est bâtie sur ce virus originel qui n’a jamais été éradiqué et contre lequel personne n’a pas trouvé de vaccin. A l’occasion de cette nouvelle bavure policière, on a rappelé la litanie de celles qui ont émaillé ces dernières années, y compris sous la présidence Obama. Ainsi que l’assassinat symbolique de Martin Luther King (quelques semaines avant celle de Robert Kennedy). Pour retrouver l’atmosphère délétère qui ravageait les Etats-Unis à la fin des années soixante, plongez-vous dans la remarquable série policière signée Kris Nelscott (aux éditions de l’Aube) dont le héros malgré lui est un Noir obligé de fuir Memphis après la mort du pasteur et de traverser un pays malade. 

  Mais nous, sommes-nous blancs comme neige ? Qui se rappelle que chez nous aussi… ? Ce sont des gendarmes belges qui ont étouffé une réfugiée venue du Nigéria. Semira Adamu a été tuée par notre maréchaussée le 22 septembre 1998. Elle avait vingt ans et s’était réfugiée en Belgique pour échapper à un mariage forcé dans son pays. Les trois pandores qui l’ont maîtrisée avec un coussin ont été condamnés à un an de prison avec sursis. L’un des officiers qui dirigeait l’opération à quatorze mois avec suris, son collègue, acquitté. 

Avons-nous vraiment des leçons à donner aux autorités américaines ? A leurs cops et à leurs magistrats ? 

  Autre perle locale, l’Union belge de football dont la commission des litiges a purement et simplement acquitté le Club de Bruges poursuivi il y a quelques mois pour les chants délicieusement racistes de ses supporters. On suppose que le confinement a permis à tous ces braves gens de regarder les images de Minneapolis, pour alimenter leur répertoire dès que la Grande Sophie les aura autorisés à revenir pousser des cris de singe. Un divertissement qui n’épargne pas les plus grands clubs européens. On dit que c’est l’enseignement qui va vaincre ce virus. Mais, plus la loi renforce l’instruction obligatoire, plus le racisme progresse dans la société ! Comme si se développait une espèce de fascination devant les actes et les  expressions racistes. Jonathan Coe le disait : « Il y a dans le discours du racisme une sorte de puissance magique et malfaisante ».

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NOIR, JAUNE ET AUTRES COULEURS

 Luc Trullemans, typhon électoral ? Les bleu-blanc-belge du parti dit populaire s’imaginent que l’ex-madame Irma de la météo va enfin rendre leur groupuscule visible.

Suffit-il d’avoir montré sa bouille sur le petit écran et de stigmatiser les « gens du sud habillés en tenues traditionnelles » pour mettre les électeurs dans sa poche ?

Depuis quelque temps, le respect des goûts et surtout des couleurs a passé de mode. Une ministre italienne se fait traiter de singe, la garde des sceaux française de guenon, y compris par des enfants, pendant que son collègue de l’Intérieur tente d’échapper au désamour de l’équipe gouvernementale dont il fait partie en dénonçant les Roms. Ils sont « en confrontation » avec les Français, dit-il, offrant généreusement d’aider « les Français contre ces populations. »

Dans ce tohu-bohu, on a du mal à retrouver le chemin de la civilisation. Marine Le Pen menace ceux qui la rangent à l’extrême droite et le nouveau leader bien aimé respecté du PP demande des indemnités parce qu’on l’aurait traité de raciste.

Faut-il se plonger dans les stades de football illuminés par les drapeaux noir-jaune-rouge pour retrouver la fraîcheur d’une fraternité cosmopolite ? Même si les diables rouges ont succombé aux démons jaunes, les supporters ont fêté les joueurs de toutes les couleurs. Façon de rappeler que notre étendard n’est pas blanc pur jus mais joyeusement coloré.

Les lois contre le racisme ne suffisent pas à endiguer la vague révulsive amplifiée par les réseaux sociaux. Pas plus que les leçons de morale et les efforts de beaucoup de profs.

Seul l’exemple donne le la. Laissons les grincheux hystériques plébisciter Trullemans parce qu’il annonce que l’hiver, la neige et les ouragans, c’est la faute à l’Afrique. Mieux vaut plonger dans les livres, les films, mais aussi les jardins ou les villes mélangées pour retrouver un peu de couleurs.

Au hasard, mêlez-vous aux vrais Indiens d’Amérique sous la plume de Louise Erdrich ou aux noirs du sud dans les polars de Kris Nelscott ou dans « 1275 âmes » de Jim Thompson (magnifiquement adapté au cinéma par Bertrand Tavernier sous le titre « Coup de Torchon »). La galère des Chinois est celle de tous les immigrants dans « Seuls le ciel et la terre », le roman déchirant de Brian Leung ou celle des Italiens dans le « Bandini » de John Fante. Dans les années cinquante déjà, la grande Doris Lessing (disparue cette semaine) témoignait des affrontements en Rhodésie dans « Le Carnet d’or ».

Parmi les innombrables films, retenez « My Beautiful Laundrette » de Stephen Frears sur le Londres tutti frutti d’aujourd’hui, « Bamboozled » de Spike Lee. Sans oublier « To be ou not be » de Lubitsch sur la chasse aux Juifs à Varsovie en 1940. Le racisme se dissout dans l’humour.

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