PETIT MANUEL DE SAVOIR (SUR) VIVRE…

 à l’attention de ceux qui ne partent pas. 

  Cette année, on ne voyage pas. Ou alors juste dans un rayon de dix kilomètres. Tels ces habitants d’Ecaussinnes, partis (en voiture) s’installer dans le camping d’Ecaussinnes… Pour la douche, ils font l’aller-retour entre leur maison et leur lieu de vacances – ils préfèrent leur salle de bains. Ou comment profiter du meilleur de sa maison et de vacances idéales en même temps. Même Macron n’y a pas pensé. 

   Des vacances immobiles ? Une prolongation du confinement ? Pourquoi pas ? Il y a des nostalgiques du confinement qui évoquent avec regret le calme, le soleil brûlant, le ciel sans avions, les rues sans autos, le boulot sans boulot, les collègues qu’on ne doit plus côtoyer que sur écran – ce qui permet de lire impunément un polar pendant les réunions.  

   Cette année, se risquer au loin c’est masque, thermomètre, peur de l’autre et de l’air conditionné, surveillance, distance et, avec un peu de malchance, quinze jours dans une chambre d’hôtel avec interdiction de la quitter. Dans ce genre d’hôtel, autant vous prévenir, la fenêtre donne rarement sur la mer. 

   Tandis que des vacances sur le balcon, dans le jardin ou le parc des environs, avec un livre, n’est-ce pas ça la liberté ?

   Surtout que les écrivains vous emmèneront plus haut que Ryanair, plus loin que Neckermann. Et ils vous offriront plus d’oxygène que le service des soins intensifs d’Iris sud. 

  Au hasard des découvertes récentes, « Les Patriotes » de Sana Krasikov, qui vous emmène dans le sillage d’une jeune Américaine, partie dans les années trente rejoindre la nouvelle Russie en train de se construire. Toute la tragédie de l’époque stalinienne retracée d’une plume alerte, drôle, enlevée.  

  « Un garçon sur le pas de la porte » où Anne Tyler bouscule, mine de rien, le quotidien en contant les aventures drolatiques d’un tranquille habitant de Baltimore.

  Deux rééditions récentes aussi à mettre sur la pile : « Le transport de AH » de G. Steiner. L’un des seuls romans du brillant intellectuel cosmopolite (mort en février) raconte sur le ton d’une aventure le désarroi des membres d’une expédition chargée de retrouver Hitler réfugié en Amérique latine. Et « L’amour en saison sèche », le vrai « grand roman américain » signé Shelby Foote. 

Rayon polar, « La Vénus de Botticelli Creek » de Keith Mc Cafferty, excellente plongée dans les grands espaces du Montana (encore de l’oxygène !)  A compléter par deux magnifiques thrillers belges de Barbara Abel (« Et les vivants autour ») et de Paul Colize (« Toute la violence des Hommes », qui réveille de façon surprenante les fantômes du conflit serbo-croate à travers les tags de Bruxelles).

 Joyeuses non-vacances !

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DANS QUEL ETAT J’ERRE ?

   Qui d’autre que Woody Allen pouvait parler de la vie de Woody Allen sans enflammer les réseaux sociaux ? A l’heure où l’on ne peut plus écrire sur une minorité sans en faire partie, il aurait été très incorrect qu’un Noir musulman ou une Chinoise bouddhiste publie une bio du cinéaste new-yorkais.

  Après covid 19, le mot le plus à la mode en cette triste année 20 est « racisé ». Dans les deux cas, un vocabulaire qui désigne la peur de l’autre, le repli. 

 La présidente d’Ecolo, Rajae Maouane (dont il est affreusement incorrect de dire qu’elle a le plus beau sourire et les plus beaux yeux des six ou sept parlements de notre pays) a fièrement proclamé qu’elle était « féministe et racisée ». 

A peine nommée, la nouvelle directrice du Rideau de Bruxelles, Cathy Min Jung, s’est empressée de rassurer la troupe : « Je suis la première femme racisée à la tête d’un théâtre belge ». Ouf ! On est soulagé ! On craignait l’arrivée d’une cosmopolite qui se dirait citoyenne du monde. 

Notez que la fière affirmation de Ms est étrange : que sait-elle de l’origine des autres femmes qui ont dirigé un théâtre en Belgique ? Peut-être n’ont-elles pas pensé, comme elle, à faire étalage de leurs ancêtres, de leur appartenance à Dieu sait quelle race. 

Tout au long du vingtième siècle, les gens intelligents ont lutté contre le concept de race qui a pourri l’Europe, ravagé l’Afrique et l’Amérique, justifié les camps d’extermination. Ils se sont battus pour enseigner à leurs enfants que la race est un concept imaginaire, inventé par les racistes. Pour brimer et briser ceux qui sont différents d’eux. C’est ce combat qui a vaincu le colonialisme. Or, voilà que certains enfants des brimés d’hier prétendent ressusciter « leur race » pour se séparer du reste de la race humaine. 

  « Ma négritude n’est point sommeil de la race mais soleil de l’âme » écrivait Léopold Sédar Senghor. 

  Il est désormais mal venu d’écrire, de dessiner, de filmer si l’on ne fait pas partie du même ‘groupe ethnique’. Faudrait revisiter les peintures pariétales. Et effacer celles sur lesquelles un homo sapiens a eu la bête idée de dessiner son cousin de Neandertal. Mettre dans les réserves des musées les « têtes de nègres » de Rubens et de Rembrandt, ranger au placard ces magnifiques romans (que vous pourriez récupérer pour l’été) : « Les Confessions de Nat Turner » extraordinaire portrait écrit par le Blanc William Styron d’une révolte d’esclaves noirs aux Etats-Unis, « Le Comte de Monte-Cristo », extraordinaire portrait de la société française écrit par le Noir Alexandre Dumas ou « La Grande Forêt », passionnant roman sur la guerre de Sécession vue par un officier juif sous la plume de l’écrivain sudiste Robert Penn Warren.

   Voir sa négritude, sa judaïtude, son arabitude et toutes les autres turlutitudes sous le regard d’un autre, quel beau moment de civilisation…    

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TOUS ADOS

    Léopold II n’avait jamais rêvé de devenir une idole des jeunes plus d’un siècle après avoir passé l’arme à gauche (son seul passage par la gauche). Car, aimé ou haï, être au centre des polémiques, c’est le véritable signe des icônes. C’est aussi ce que doit se dire Colbert, redevenu lui aussi une star inattendue alors qu’on l’avait un peu perdu de vue depuis son passage dans les aventures du « Vicomte de Bragelonne » (Alexandre Dumas nous avait pourtant prévenus que le type était nettement moins sympa que d’Artagnan). 

   La lutte contre l’esclavage, le colonialisme, la violence sur les populations dites indigènes ? On a cru d’abord que les grands mouvements de colère de ces derniers jours contre un certain nombre de momies en bronze en Belgique, en France, la dénonciation d’honorables figures du passé données jusque là en exemple à nos chères têtes blondes (évidemment), marquaient le réveil d’un grand mouvement antiraciste en écho aux manifestations aux Etats-Unis après le meurtre horrible de George Floyd. Le retour inespéré et inattendu de ces bons vieux combats idéologiques, qu’on avait cru anachroniques depuis la fin du siècle dernier.

   Après les folles soirées de déconfinement dans les nuits chaudes de Bruxelles, de Paris et les longues étreintes des vedettes du tennis mondial sur les terres de Novak Djokovic, exhibant leur mépris des mesures sanitaires, comme un joyeux hommage à Trump et à Bolsonaro, on peut s’interroger sur les vraies causes du déboulonnage des statues, des tags vengeurs et des grandes manifs contre les vieux Blancs. 

  Aurait-on vu dix mille manifestants défiler à Bruxelles contre les violences policières américaines et le racisme sans l’intervention providentielle du Corona-virus ? Autrement dit, n’est-ce pas le déconfinement qui a créé un providentiel appel d’air où tout est prétexte à crier sa soif d’oxygène, de contacts sociaux, d’émotions en groupe, enfin !, après avoir si longtemps rongé son frein dans la solitude en regardant ses voisins comme de dangereux zombies? 

   Tel un ado, qui se lâche après la fin d’une longue session d’examens, on a eu besoin de se retrouver ensemble, de se toucher, de crier d’une seule voix, et surtout de défier l’autorité.  

   Cette autorité qui a coincé notre vie, imposé des réglementations inimaginables en démocratie, mais à laquelle on a obéi car on avait peur. Mais, dès que l’on annonce que le virus se promène ailleurs, à l’étranger, c’est la libération. Et l’on crie contre tous ceux qui nous ont enfermés ce bon vieux slogan : il est interdit d’interdire ! 

   Mais, quand la fiesta finie, viendra la gueule de bois, que restera-t-il de nos élans et des luttes politiques renaissantes ? Peut-être le dernier album de Bob Dylan, qui saute les générations avec espièglerie…  

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BAIN DE BULLES

  Dans “le monde d’avant”, les bulles évoquaient la fête, la liberté, le plaisir. 

  Depuis l’épidémie et son très prudent « déconfinement », la bulle a changé de signification. Elle est devenue synonyme de bunker.

  Dans les écoles, on coince les enfants dans des bulles pour qu’ils ne se mélangent pas. Dans certains restos, les tables sont séparées par des panneaux en plexi, où les convives dînent comme dans une ancienne cabine téléphonique – on  a eu tort de les détruire; elles auraient été drôlement utiles. La bulle, qui nous faisait respirer, s’est refermée sur nous. 

   Dans la vie normale, quand deux bulles se rencontrent, elles explosent. Exemple : quand la bulle socialiste se cogne à la bulle nationaliste, paf ! Depuis le passage de SM Covid XIX, on croyait qu’on n’aurait plus besoin d’informateur, de cascadeur ou de démineur. Qu’il suffirait d’un bon respirateur et hop ! Dans une belle unanimité, comme les citoyens à leurs fenêtres applaudissaient ensemble médecins et infirmières, les politichiens et politichiennes allaient se mettre autour de la table, se retrousser les manches et oublier leurs petits jeux pour sauver l‘économie, la santé, la culture.

  Eh non, évidemment, socialistes, nationalistes, libéraux, chrétiens et écolos, ils sont tous restés dans leur bulle, rentrés dans leur petite maison à la manière d’escargots craintifs. La société peut se transformer, les entreprises s’effondrer, les travailleurs se retrouver au chômage, hommes et femmes politiques, eux, n’ont pas changé. Est-ce pour nous rassurer qu’ils se sont lancés dans leur petite ronde « d’avant » en chantant « je te tire, tu me tires par la barbichette, … » ?

   Remarquez. La société non plus n’a pas donné beaucoup de signes d’évolution vers un autre monde – on veut dire un monde meilleur. 

   Après une fiesta devant le palais de justice – où l’on a célébré surtout la liberté soi-disant retrouvée de crier ensemble – chacun s’est empressé de se réfugier dans sa bulle. Ceux qui prétendent qu’il faut effacer l’histoire en supprimant les cicatrices laissées par le temps contre ceux qui disent qu’il faut enseigner l’histoire plutôt que la réécrire. Ceux qui prétendent qu’«il suffit de gueuler très fort» pour changer le monde et ceux qui pensent que c’est un tout petit peu plus compliqué.

   Ce n’est pas parce que dix mille manifestants ont dénoncé le racisme que le racisme a disparu. On a au contraire l’impression que les bons vieux discours racistes et machistes ressortent aussi débèquetant que les bulles multicolores qui s’échappent de la bouche des Dupondt après qu’ils aient ingurgité de la chloroquine…  

  « Cela a été trop facile de rester dans nos propres bulles », a déclaré Obama dans son discours d’adieu… Il est temps de crever l’abcès. 

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TOUT SUR MARION

La première fois que j’ai rencontré Marion Hansel, elle préparait son premier film, un court-métrage, « Equilibres ». Comme l’héroïne de son film, elle se jetait dans l’inconnu sans filet. Prête à traverser la vie sur un fil. 

  Comment ne pas avoir été séduit par son caractère, sa force, autant que par son charme, sa bouille ronde et rieuse, et son regard à la recherche des autres ? 

« Equilibres», un symbole qui allait marquer le reste de son œuvre, la ligne fragile entre deux mondes, entre la vie et la mort (dans « Le Lit »), entre folie et normalité et entre innocence de l’enfance et blessure de l’adolescence dans « Les Noces Barbares », entre vérité et mensonge dans « Il Maestro », entre amour et fin de l’amour dans «La  Tendresse».

Marion a entretenu un lien étroit entre image et écrit. Elle s’est souvent inspirée d’écrivains – et pas des moindres : Dominique Rolin, Mario Soldati, Yann Queffélec, Damon Galgut, Nikos Kavvadias, J.M. Coetzee.

Des écrivains du monde entier car Marion n’a jamais pu rester en place, confinée. Tel Tintin, c’était une petite Belge (presque) candide dont les aventures l’entraînent tout au long de la planète. Afrique du sud (« Dust », « The Quarry »), Hong-Kong » (« Between the Devil… »), Italie (« Il Maestro »), corne de l’Afrique (« Si le vent.. »), Pacifique (« Noir Océan »), Croatie (« En amont du Fleuve »). 

Paradoxe : elle a eu besoin de filmer l’eau, elle la native de Marseille, l’eau comme personnage de plusieurs de ses films (« Between the Devil.. », « Noir Océan », En amont du Fleuve » et son œuvre testamentaire auto-biographique « Il était un petit navire »). Mais elle est tout autant fascinée par le sable, le désert, les paysages arides (ses films africains).   

La langue lui importe peu : français, anglais, langues africaines, etc. Il n’y a bizarrement que le néerlandais qu’on entend à peine dans ses films (sinon dans son œuvre ultime « Il était un petit navire »). Car cette Anversoise éduquée en français et en néerlandais est la dernière des cinéastes qui entendait s’affirmer belge, (comme en son temps André Delvaux, lui aussi « bâtard » des deux principales communautés du pays).

   Un mot encore sur le magnifique regard de Marion Hansel qui vous fixait plein d’une curiosité dévorante, d’attente, de fraîcheur, de force. Un regard d’aventurière, pas seulement des territoires (explorés dans sa filmographie), mais surtout des êtres. Hommes, femmes, elle voulait connaître, comprendre, apprécier, découvrir les autres, les gens habités par un monde intérieur, par la folie, la passion surtout. Africains, Européens, façon de relier les hommes quelle que soient leur origine sociale, ethnique. Ce qui rend tous ses personnages si profonds, si humains, tendres et violents, sous leurs cicatrices secrètes. Ce qui est aussi un auto-portrait de Marion… 

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UNE PUISSANCE MAGIQUE ET MALFAISANTE…

      Le meurtre de George Floyd a réveillé une Amérique qui, pendant près de quatre ans, a paru anesthésiée par son excentrique président. Jusqu’à ce que le covid 19 ravage New-York et quelques autres grandes villes du pays. On savait Donald Trump incontrôlable. Là, il s’est révélé aussi incapable de contrôle. L’épidémie a flambé malgré ses discours et ses tweets désordonnés. L’économie s’est effondrée et le chômage a flambé en quelques semaines. Fin de ce qu’il considérait comme les trophées pour sa réélection.

  Le racisme non plus ne se contrôle pas. Toute l’histoire des Etats-Unis est bâtie sur ce virus originel qui n’a jamais été éradiqué et contre lequel personne n’a pas trouvé de vaccin. A l’occasion de cette nouvelle bavure policière, on a rappelé la litanie de celles qui ont émaillé ces dernières années, y compris sous la présidence Obama. Ainsi que l’assassinat symbolique de Martin Luther King (quelques semaines avant celle de Robert Kennedy). Pour retrouver l’atmosphère délétère qui ravageait les Etats-Unis à la fin des années soixante, plongez-vous dans la remarquable série policière signée Kris Nelscott (aux éditions de l’Aube) dont le héros malgré lui est un Noir obligé de fuir Memphis après la mort du pasteur et de traverser un pays malade. 

  Mais nous, sommes-nous blancs comme neige ? Qui se rappelle que chez nous aussi… ? Ce sont des gendarmes belges qui ont étouffé une réfugiée venue du Nigéria. Semira Adamu a été tuée par notre maréchaussée le 22 septembre 1998. Elle avait vingt ans et s’était réfugiée en Belgique pour échapper à un mariage forcé dans son pays. Les trois pandores qui l’ont maîtrisée avec un coussin ont été condamnés à un an de prison avec sursis. L’un des officiers qui dirigeait l’opération à quatorze mois avec suris, son collègue, acquitté. 

Avons-nous vraiment des leçons à donner aux autorités américaines ? A leurs cops et à leurs magistrats ? 

  Autre perle locale, l’Union belge de football dont la commission des litiges a purement et simplement acquitté le Club de Bruges poursuivi il y a quelques mois pour les chants délicieusement racistes de ses supporters. On suppose que le confinement a permis à tous ces braves gens de regarder les images de Minneapolis, pour alimenter leur répertoire dès que la Grande Sophie les aura autorisés à revenir pousser des cris de singe. Un divertissement qui n’épargne pas les plus grands clubs européens. On dit que c’est l’enseignement qui va vaincre ce virus. Mais, plus la loi renforce l’instruction obligatoire, plus le racisme progresse dans la société ! Comme si se développait une espèce de fascination devant les actes et les  expressions racistes. Jonathan Coe le disait : « Il y a dans le discours du racisme une sorte de puissance magique et malfaisante ».

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VIVE LES VACANCES!

   Après plus de deux mois de farniente, à quoi rêvons-nous ? Aux vacances…

  Comment ? A nouveau tout arrêter, se laisser flotter, ne rien faire alors que tout le monde gémit, se plaint du confinement, de l’interdiction de bouger ? Non, merci ! On a déjà vu toutes les séries, réécouté cent fois l’intégrale de Michel Sardou, appris par cœur les sketches de Jean-Marie Bigard, sans pouvoir les partager avec les copains au bistrot du coin, entendu jusqu’à la nausée les spécialistes nous expliquer sur toutes les chaînes qu’ils ne savent rien et son contraire, on a usé tous les prétextes pour battre les enfants pendant qu’ils sont chauds, applaudi sur le pas de la porte – notre seule activité sportive de la journée-, nettoyé la maison matin, midi et soir avec de la vodka à 65°. Basta ! On a épuisé tout ce qu’on peut faire quand on ne peut rien faire. Alors, de grâce, laissez-nous retourner au boulot plutôt qu’à Saint-Tropez ! 

C’est un point de vue. Il y en a un autre : les vacances n’ont rien à voir avec le confinement. Elles en sont même l’exact contraire. Les voyages touristiques vont complètement vous changer des arrêts domiciliaires. 

On ne part pas au loin pour faire la crêpe sur une plage, c’est interdit. Les discothèques, fermées. Oubliez la drague, la danse, les baisers. La piscine ? Qui a envie de faire des heures de file pour plonger, chacun à son tour pendant sept minutes, et nager avec un masque sur le nez, interdiction de se sécher au soleil et obligation de passer sous une douche hydro-alcoolique ? 

Non, ce qui attire dans les vacances, ce ne sont pas les vacances mais le voyage. L’important n’est pas d’arriver mais de partir. 

D’abord, il y a l’aéroport. Des files jusque dehors avec les distances sociales. Des barrières partout pour faire respecter les gestes barrières. Puis l’attente debout –les fauteuils sont condamnés. 

A l’embarquement, on retrouve ce qui nous a tant manqué dans la solitude de notre appartement, le bonheur de se retrouver à piétiner ensemble. Oublier enfin la formule de Sartre, dont on nous a rabâché les oreilles, « l’enfer, c’est les autres». Non, on veut voir les autres, les côtoyer et se rassurer parce qu’ils vivent le même enfer que nous ! 

La suite de l’expédition se passe aussi mal qu’au départ : masque sur le visage, odeur de désinfectant dans la cabine, hôtesses confinées dans leur réduit. A l’arrivée, rebelote. On sort de l’avion un à un à l’appel de son nom, même procédure pour récupérer les bagages. Faisons le compte, pour une heure et demie de vol deux heures et demie d’attente avant d’embarquer, deux heures et demie pour sortir de l’aérogare. Sous le regard des indigènes qui vous regardent débouler chez eux avec autant d’empathie que si vous débarquiez de Libye par la mer… 

Vive les vacances !

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LE MONDE A PART

   Deux infos rafraichissantes cette semaine sonnent symboliquement le signal que le temps du « Tout au Covid » commence à s’estomper et que les medias vont enfin recommencer à traiter de choses sérieuses. On commençait à se lasser des exploits de ce fichu virus ! 

  La condamnation de José Happart pour une misérable affaire de corruption mêlant terrain privé de sa « bonne amie » et commandes publiques rappelle avec soulagement la victoire du cher monde d’avant sur l’étouffant monde à part – dont nous sortons peu à peu. Ces bonnes vieilles affaires à la belge, qui ont souvent entouré les achats d’armes ou d’hélicoptères, la construction de villas au soleil ou de pipe-lines plus ou moins puants. 

  Prouvant que la justice a remis son bandeau sur les yeux – tout en le gardant sur la bouche-, le député-bourgmestre Jean-Charles Luperto s’est retrouvé lui aussi devant les tribunaux pour une pathétique affaire d’outrage public devant mineur dans les toilettes d’un resto-route – la poésie fout le camp, Villon/ Ya qu’ du néant sous du néon, chantait Léo Ferré, un jour où il passait par là… 

   Politique et argent et bonnes mœurs. Qui se plaindra que la vie reprend peu à peu son cours normal ? 

Même la vie démocratique revient dans l’actualité. Avec le déconfinement, voilà le retour des élections. D’accord, c’est un retour en demi-teinte pour le dire poliment. Puisqu’elles ne sont organisées pour le moment qu’en république du Burundi. Mais, signe réconfortant, dans les conditions du monde d’avant c’est-à-dire après une campagne monopolisée par le pouvoir qui a tout fait pour mettre l’opposition KO et sans la présence d’observateurs étrangers (c’est le coup de mains du corona aux autorités en place).

   Pendant ce temps, chez nous, les partis politiques sortent aussi de leur léthargie. Faisant assaut de petites phrases, de confidences aux journalistes et de rumeurs assassines pour rappeler aux citoyens qu’ils ne croient surtout pas que l’harmonie apparente du monde à part, due à la lutte contre la pandémie, va se poursuivre longtemps encore. L’union nationale, le « on se serre les coudes», les déclarations unanimes flamands-francophones y compris sur des matières régionalisées, c’est bientôt fini. On va se remettre à discutailler ferme entre PS et N-VA, CD&V et MR. Tranquillisez-vous, braves gens, il n’y aura rien de nouveau sous le soleil. Et, si vous ne pouvez pas encore vous promener sur les plages de la Costa Brava ou les quais de Venise, même pas profiter du balcon de votre appartement de Blankenberge,  vous retrouvez déjà le plaisir d’entendre Bart De Wever croquer le nez de Paul Magnette qui griffe gentiment GL Bouchez, lequel essaye de retrouver le nom du président du CD&V pour lui glisser une peau de banane sous le pied. Ah ! Ce cher monde d’avant, comme on avait envie de le retrouver. Comme on est effaré de le revoir…

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E FINITA LA COMMEDIA!

    De Macron à G.L. Bouchez, les grands de ce monde se mobilisent pour les artistes. Les uns et les autres ne cessent de prononcer de chouettes discours en faveur des auteurs et interprètes. 

Le plus grand mérite de cette bienveillance est d’offrir du boulot au moins à quelques plumes, celles qui écrivent leurs discours.  

De l’argent, un statut pour les autres créateurs ? On verra plus tard. Entre temps, c’est tout de même sympa, non ? 

Parlant de plumes, je connais un certain nombre d’écrivains qui sont prêts à cachetonner eux aussi pour tous les hommes d’état nationaux, fédéraux, régionaux, communautaires, communaux. Dans le métier, être le nègre (désolé, ça s’appelle comme ça, depuis Alexandre Dumas), ce n’est pas très valorisant. Mais ça permet de payer le loyer, la bouffe du petit, quelques mètres de tissu, et même de louer un kayak un dimanche. 

Beaucoup d’artistes sont aussi d’accord de remplacer Macron, Bouchez, Linard ou Jambon pour faire le clown à leur place devant micros et caméras (je ne peux croire que ces messieurs-dames sérieux n’ont pas autre chose à faire que de parler des artistes avec des trémolos dans la voix mais sans budget. Mais, on le sait, l’art doit rester pur ; l’argent c’est impur). 

Faire un stand-up – ou le Guignol- pour remplacer le président au 20 h. de TF1, en prime-time, cela rapporte assez de droits pour s’offrir du gel et des masques pour tous les copains et copines. 

Certains hommes et femmes politiques auraient d’ailleurs intérêt à s’offrir un comédien ou une comédienne pour les remplacer lors des conférences de presse ou autres communications. D’abord, les artistes sont capables de réciter par cœur leurs textes sans broubeler. Ils arrivent toujours à l’heure. Et l’impro, la plupart en connaisse les ficelles et peuvent glisser l’une ou l’autre réplique amusante pour détendre l’atmosphère et surtout pour se défiler des questions embarrassantes sans avoir l’air ridicule. 

Les figurants aussi sont dans la mouise avec l’arrêt des tournages. Pourquoi ne pas leur proposer de siéger dans les multiples assemblées du pays ? Comme les élus, ils voteront aveuglément selon les instructions du parti, promis. Ils n’ont pas de difficulté à jouer masqués. Et leurs salaires sont bien plus compétitifs que ceux des excellences.   

Autre possibilité, tellement plus simple : pourquoi ne pas allouer aux auteurs et artistes une allocation universelle en attendant la reprise des activités ? Le système peut s’appuyer sur une pratique qui a déjà fait ses preuves. Les droits de copie privée et de reprographie sont versés ainsi de manière forfaitaire. Pourquoi ne pas créer une attribution forfaitaire spéciale sur les œuvres dont la représentation ou la reproduction ont été interrompues ou qui n’ont pu être distribuées ?

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LARDONS, CHERS LARDONS

  Dans les premiers temps du confinement une amie, qui s’initiait aux joies de l’apprentissage à domicile de ses deux jeunes ados, me disait : « C’est affreux, en leur donnant cours, je viens de découvrir comme mes filles sont bêtes ! »

Plaisanterie évidemment. Puisqu’elle reste persuadée qu’une de ses deux filles (peut-être les deux mais c’est rare) sont promises à décrocher le prix Nobel. 

Mais son exclamation donne bien la mesure de la seule vraie révolution née de cette pandémie : le rapport entre parents et rejetons. 

Depuis une cinquante d’années, sous nos latitudes, la plupart des parents ont les enfants qu’ils ont voulus. Mais, à peine les crèches ouvertes, ils s’empressent de les fourrer loin de la maison. Puis à l’école, au lycée. Ouf ! Bon débarras. Sont pas dans les pieds pendant qu’on passe l’aspiro puis qu’on prend l’apéro ! Or, voilà que ce bête corona a piqué là où ça fait mal. Crèches et écoles fermées, les parents ont été condamnés à vivre confinés 24 heures sur 24 avec leurs gosses. Le choc. La découverte dans la baraque de ces hôtes étrangers est pour certains aussi renversante que pour les Indiens l’apparition de Christophe Colomb…

Vous me reprocherez à raison de m’attarder sur le côté sombre de la force. Avoir les gosses dans les pieds a aussi son utilité. Que de parents vont sortir du confinement, initiés grâce à leurs gniards aux subtilités de l’informatique ou capables de jongler avec les multiples applications de leurs portables. L’écolage s’est souvent fait dans l’autre sens que prévu. 

Je connais beaucoup de pères qui ont descendu du grenier sans honte leurs vieilles BD, qu’ils ont relues tout seuls au fil des semaines avec émerveillement (car leurs enfants les trouvaient « trop nulles »).

Il y a aussi toutes ces séries qui seraient restées inconnues sans les lardons. Qu’on a été obligé de regarder, de gré ou de force, car il n’y a qu’un seul PC à la maison. (Plein d’étoiles pour « Unorthodox » sur Netflix). Ou le tas poussiéreux de CD ou même de cassettes VHS auxquels les enfants ont préféré vos ancêtres, des jeux Super Mario, retrouvés dans un placard avec votre première console (« trop cool » !) 

Avec le soleil d’été, peu à peu les enfants sortent dans la rue, jouent avec les petits voisins, explorent le terrain de foot déserté, derrière le parc – les flics, heureusement, ne peuvent être partout; eux aussi doivent songer à leurs petiots. C’est ainsi que, même si les écoles se contentent d’entrouvrir timidement leurs portes, et les crèches un peu plus, les enfants s’échappent à nouveau, peu à peu, du cocon familial. 

Et je parie que ce sont ceux qui se sont plaints les premiers de l’invasion de leur appartement qui regretteront bientôt le départ des petits envahisseurs. E.T., reviens ! 

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