TROIS GLOIRES NATIONALES

On n’est jamais prophète en son pays. Cette formule désignait jusqu’ici les artistes et les savants. L’écrivain ou le cinéaste belge, dit-on souvent, doit sa réputation à Paris ou Amsterdam. Le scientifique si ses travaux sont honorés en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Complexe ou excès de modestie, en Belgique, on ne devient une référence que paré de cette consécration étrangère. Mieux encore, si on est mort.

Grâce à quelques députés bruxellois, on découvre que le dicton vaut aussi pour les hommes politiques. Qui connaissait jusqu’ici le nom de Sevket Temiz, Koyuncu Hasan et Emin Özkara, sinon leur maman, leur épicier et Emir Kir ?

On avait sans doute tort car, d’après diverses sources, M. Temiz nie depuis plusieurs années le génocide arménien dont il avait combattu le projet de reconnaissance par le Sénat. Il est aussi l’auteur d’un Tweet qui laisse perplexe : « Le bon musulman modéré est-il la version moderne du bon nègre ? » Dans un autre, il proclame son attachement à la liberté d’expression. On suppose qu’il veut dire que nier le génocide arménien est une opinion qui mérite d’être respectée au même titre par exemple que nier l’existence des chambres à gaz comme vient encore de le faire une autre de nos glorieuses (ex) éminences, Laurent Louis devant le tribunal correctionnel de Bruxelles ?

Malgré leurs nobles combats, la malédiction belge avait empêché ces hommes d’état fantômes de sortir de l’ombre jusqu’à ce que, ô divine providence, la presse turque, autrement plus futée que la nôtre pour repérer les élites politiques belges a porté ces trois hommes au pinacle et célébré leur courage. Le fait d’armes du trio Temiz, Hasan et Özkara ? Avoir persuadé le président du parlement bruxellois d’éviter de prononcer le mot « génocide » lors de la commémoration du centième anniversaire de l’élimination des Arméniens par le gouvernement turc de l’époque et avoir réussi à empêcher le respect d’une minute de silence à cette occasion. Ce dont le joyeux trio se réjouit bruyamment en répercutant sur Facebook les messages de félicitations venus de la presse libre d’Ankara.

Une autre prouesse mérite d’être saluée : grâce à ces trois députés, c’est la deuxième fois en onze ans d’existence, que la presse (y compris étrangère) se fait l’écho de ce qui se passe dans cette assemblée. La première fois, c’était lorsqu’elle avait décidé d’agrandir son bâtiment en occupant la boutique voisine, un magasin de farce et attrapes…

Avec un petit effort, les députés régionaux bruxellois pourraient dans l’avenir enlever leurs faux nez et, grâce à leur baguette magique, sortir de leurs chapeaux quelques mesures pour améliorer la vie dans la capitale que les Bruxellois attendent vainement depuis longtemps.

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HOU !

Si vous aimez la musique de l’Amérique triomphante des années cinquante, ne manquez pas la réédition en un coffret de plusieurs albums de Rosemarie Clooney – oui, la tante de George-who else ? Elle fut une grande star à l’époque, qui enregistra du jazz (un magnifique album avec Duke Ellington) mais surtout de la variété avec grand orchestre et plein de cuivres. La voix grave et fraîche, entraînante et pétillante, elle se mit aussi aux rythmes à la mode, mambo et cha-cha-cha, qui la firent grimper en tête des hit-parades.

Avec les années soixante, les musiciens ont dû abandonner la musique sud-américaine. La « nouvelle vague » ne jurait plus que par le twist, le jerk et autres rythmes yéyé. Les goûts changent. Hier, dans le vent et si vite ringard. Bon gré, mal gré, tous les musiciens de l’époque ont changé de partitions sauf un, celui qui était chargé dans les orchestres de crier « hou ! » entre deux mesures pour relancer le rythme du mambo ou du cha-cha-cha. Un homme impossible à recaser. En réécoutant ce coffret, je songe avec nostalgie à ce musicien oublié, ce figurant essentiel laissé sur le carreau, sa seule spécialité ayant été balayée par la loi cruelle de la mode.

A-t-il trouvé un autre job ou a-t-il connu le destin de Johnny Weissmuller, abandonné par ses producteurs comme un jouet cassé lorsqu’il était devenu trop vieux pour jouer Tarzan et qui passait ses nuits à lancer son fameux cri dans les clubs de L.A. puis dans l’asile de fous où il avait été enfermé ?

A chaque génération, dans chaque métier, il y a un type qui fait « hou ! », un homme ou une femme qui connaît un bref moment de gloire avant de sombrer dans l’oubli, inutile et obsolète.

En politique, ce destin guette tous ceux qui ont semblé un moment porté par le courant vers les étoiles et qui sont retombés tout aussi sec dans la poussière. Leur discours enflamme les foules et, soudain, on ne sait trop pourquoi, il sonne creux. Jean-Marie Dedecker, par exemple, ceinture noire du populisme en Flandre, a fait « hou » (et même « hou ! hou ! fais-moi peur ! ») deux ou trois saisons avant de quitter le tatami, remplacé dans le rôle par Bart De Wever, qui chante la même chanson mais qui a délaissé le « hou ! » d’un autre temps pour un branding up to date. Ou Steve Stevaert, papillon éphémère et tragique du néo-socialisme flamand, qui s’est étalé quand il a tenté le grand écart entre la gauche de jadis et une espèce de libéral-modernisme aux contours flous.

On croise les doigts pour qu’Hillary Clinton ne connaisse pas un tel destin. Elle qui clame haut et fort : Allez, les filles ! On arrive, on se retrousse les manches et on dit aux mecs, bougez-vous de là ! Vous avez crié Hou ! trop longtemps !

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CYBER, TES BEAUX YEUX ME FONT MOURIR

A chaque génération sa manière de se divertir et de se fabriquer une bulle hors d’atteinte des parents, de l’école, de l’autorité. A la génération Coca-Cola, qui se jetait sur les livres, le cinoche et la télé a succédé l’époque Red Bull des jeux vidéo, du baladeur et du CD. Les ados de 2015 ne s’encombrent plus de tous ces supports physiques. Ils se sont jetés dans la cyber-attaque, le terrorisme virtuel et le dérèglement des réseaux. Bienvenue à la jeunesse du vingt et unième siècle !

On leur a gentiment préparé le terrain, reconnaissons-le, en faisant scintiller les beautés de la guerre nouvelle sur tous les écrans. Au lieu de faire affronter les tanks et les hommes, la guerre se fait désormais dans des salles aseptisées à des milliers de kilomètres du champ de bataille, qui s’appelle maintenant des cibles. Un type ou une dame en cache-poussière appuie d’un doigt nonchalant sur un bouton quelque part dans son bureau au Nouveau Mexique, en croquant son sandwich, et boum ! un village d’Irak ou un campement en Afghanistan sont rayés de la carte. Quoi d’étonnant que le pouvoir magique d’internet, que nous avons érigé en maître du monde, fascine la jeunesse ? Et que ses forces obscures les fassent rêver comme les grands monstres nous fascinaient jadis ?

Nous tremblions de peur et de plaisir devant l’écran à voir les dents de Dracula s’enfoncer dans la peau diaphane de l’héroïne. Eux roucoulent de joie à contempler les dégâts de leurs petits cyber-virus dévorant les sites institutionnels. Il y a tout de même quelque chose de rassurant dans le choix de leurs victimes. Qu’ils s’acharnent sur des journaux et des télévisions pour lâcher leurs saletés démontrent leur attachement et l’importance qu’ils accordent à la diffusion de l’information. Cela mérite d’être salué à une époque où l’on se plaint de la perte d’influence des medias.

Mais, comme tous les jeux, ceux-ci ont aussi quelques effets secondaires déplaisants. Si nos petits génies du clavier sont capables de remplacer ni vu ni connu les infos sérieuses de la page d’accueil des sites professionnels par des propos délirants, c’est sûr que la paranoïa de tous les obsédés du complot va s’accélérer. Déjà qu’un nombre croissant d’entre eux s’imaginent que l’homme n’a jamais marché sur la Lune, que les tours du WTC sont toujours à leur place et que le tsunami qui a ravagé le Japon a été provoqué par les Martiens, comment vont-ils réagir quand ils liront que Charles Michel est premier ministre de Belgique, comme nous le font croire les Anonymous ? En fait, c’est toujours Elio Di Rupo qui est bien sûr aux commandes. Il suffit de voir les mesures adoptées jour après jour par le gouvernement pour s’en assurer.

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MARS ATTAQUE

L’état islamique, qu’on désigne aussi par son acronyme « Daesh », ne s’est pas seulement emparé d’une grande partie de la Syrie et de l’Irak. Il a aussi plagié la célèbre marque d’une poudre à laver pour s’introduire subrepticement dans tous les ménages occidentaux par le biais de leurs machines à laver. Façon que son programme peu à peu nous colle à la peau.

Et voilà qu’il se lance dans la cyber-attaque. Cette semaine, il a réussi coup sur coup à s’emparer du réseau numérique de TV 5 Monde et de Jean-Marie Le Pen. En se glissant dans les systèmes de TV5, il a voulu répandre sa propagande sordide partout par satellite, la chaîne internationale francophone étant diffusée sur plusieurs continents.

En piratant ce qui restait du disque dur de Jean-Marie Le Pen, le président d’honneur du F.N., il a cherché à aider son parti-frère français à mener sa fille à la victoire lors de la prochaine élection présidentielle.

Le contrôle du cerveau du vieux chef blanc a permis à Daesh de procéder à ce qu’on appelle, dans le jargon technique, un échange interactif. Il a ponctionné dans les cellules grises encore actives quelques slogans réutilisables pour sa communication et il a injecté dans le centre de commandement du parti d’extrême droite français quelques propositions susceptibles de l’aider à prendre pied en France.

Les fanatiques islamistes ont fait le bon choix en misant sur la famille Le Pen. Le père, la fille, la nièce ont la manie de ramasser tout ce qui traîne de préférence au ras du sol, à défaut de programme. Ils sont aussi connus pour afficher une sympathie à géométrie variable selon l’importance du cadeau de leurs interlocuteurs. Ces défenseurs auto-proclamés des vrais Français de souche (de préférence de souche pourrie) ont ainsi, au cours des années, défilé bras dessus bras dessous avec Saddam Hussein,  Radovan Karadžić (l’ancien chef politique des Serbes de Bosnie, accusé de génocide par le Tribunal pénal de la Haye) et Vladimir Poutine, d’excellentes sources d’inspiration lorsqu’ils seront au pouvoir outre-Quiévrain. Les dirigeants de Daesh seront donc en bonne compagnie lorsqu’ils seront reçus à l’Elysée par la présidente Le Pen et son papa.

Les dernières élucubrations de Jean-Marie Le Pen à l’occasion d’une interview dans « Rivarol » méritent de retenir l’intérêt des dirigeants idéologiques de Daesh. Réhabiliter Pétain, condamné à mort comme traître après la guerre, ou réécrire l’histoire de l’holocauste, sont autant de radotages facilement adaptables au Moyen Orient. Il suffit de proclamer que Judas est un héros et d’effacer d’un simple clic les crimes les plus atroces de ce début de siècle pour faire repartir l’histoire dans l’autre sens. Exactement ce que veut le FN en France.

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LES PAQUES DES AINOUS

A Pâques, évitez de me parler des lapins. Quand j’étais enfant, mon père avait eu la mauvaise idée de m’offrir un de ces charmants petits animaux. Un lapin vivant plutôt qu’une peluche comme tous les parents un peu sensés. Car un vrai lapin dans un appartement, je ne vous dis pas la calamité…

Cette bête passait son temps à courir comme un lévrier (un de ses parents avait sans doute fauté) et à abandonner de préférence sous les meubles de petites billes que je pensais laissées là pour me permettre de jouer avec. Résultat, le lapin a disparu rapidement de mon univers avant de revenir miraculeusement dans nos assiettes quelques jours plus tard, aussi chaud et immobile que le stoemp aux carottes qui l’accompagnait. Ma mère avait l’art d’accommoder les restes.

Oublions le lapin. Car cette année, heureusement, une autre bête a la cote, l’ours. Mais son retour risque de provoquer aussi des catastrophes.

L’information est scientifiquement simple mais ses conséquences politiques encore imprévisibles. Voilà le problème : les ours des îles Kouriles et Sakhaline sont sortis de leur torpeur hivernale bien plus tôt que le veut la tradition et à la stupéfaction générale. Surtout des Russes qui occupent ces terres lointaines dont ils se sont emparés à la fin de la seconde guerre mondiale à la fureur des Japonais qui veulent les récupérer.

Si l’hibernation de ces sacrés ours avait pris fin dans n’importe quel autre coin de l’empire, les Russes n’auraient pas manqué de célébrer l’événement puisque l’animal est son symbole séculaire. Mais, notre carnassier préféré a eu la fâcheuse idée d’ouvrir l’œil aux Kouriles et ça, c’est vraiment un problème. En effet, l’ours est considéré comme un dieu pour la population autochtone de ce chapelet d’îles si disputées. Et ce réveil prématuré risque d’être considéré comme un signal divin que le temps des Japonais est revenu.

Pour les Aïnous (encore un nom à ajouter à la série des peuples de l’ancien URSS qu’on découvre depuis sa chute) qui vivent sur l’archipel, l’ours est réputé, quand il se réveille, apporter des cadeaux aux humains avant de retourner dans son univers divin. De plus, il n’est pas rare qu’un ourson soit accueilli par une famille sans enfant, nourri pendant des mois, avant de finir comme plat principal d’un banquet. Ce qui nous ramène à ma mère mais passons…

Voilà donc un nouveau front qui s’ouvre pour ce pauvre Poutine, pas gâté décidément par la fin de l’hiver : avec la montée des températures, il ne peut plus faire chanter les Occidentaux avec son gaz, il a toujours les Ukrainiens sur le dos, une partie de sa population le conteste et voilà maintenant que le dernier symbole immuable de l’empire commence à vaciller. Dangereux présage.

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LE BARBARE RIT

A un journaliste qui l’interrogeait sur la « question berbère », l’écrivain Fouad Laroui a répondu ceci : « Quand j’entends le mot « Berbères », je propose gentiment à mon interlocuteur de le raccompagner jusqu’à la porte de sa maison de retraite. En effet, depuis 1930 et le fameux Dahir berbère que le protectorat français tenta d’utiliser pour diviser les Marocains, on ne parle plus de Berbères au pays de l’argan. Quand j’entends le mot « Arabes», je pense à la Bagdad des Abbassides, à l’Andalousie, à la poésie ; je pense à une langue belle et souple parlée par trois cents millions de personnes et qui est l’une des langues officielles de l’ONU. En fait, quand j’entends « Berbères et Arabes », j’entends « problème artificiel que des enquêtes comme la vôtre, continuent, hélas, de perpétuer».

Si le bourgmestre d’Anvers ne le comprend pas en français, Laroui peut lui expliquer ça en parfait néerlandais, lui qui enseigne à l’université d’Amsterdam, tout en étant une des belles plumes de la langue française (prix Goncourt de la nouvelle, svp) et un fin analyste de son pays d’origine, le Maroc.

Bart De Wever ignorait-il cette vérité historique (il a délaissé l’Histoire depuis longtemps pour fabriquer la sienne) ? Ou sa langue a-t-elle fourché quand il a lâché au micro de la VRT que les Berbères d’Anvers refusent de s’intégrer ? Aurait-il voulu dire Barbares et non Berbères ? Ah ! Alors, tout s’éclaire. Et Bart De Wever n’est pas raciste. Au lieu de stigmatiser un groupe ethnique en particulier, il a fait la chasse aux méchants, ce qui est son rôle de premier flic de la métropole. Ses propos doivent alors être lus ainsi : Les Barbares sont des communautés fermées, avec une défiance envers les autorités, (…) très sensibles à la radicalisation ».

Qui pourrait dire le contraire ? Comme le précise le dictionnaire, les barbares sont des êtres cruels, sauvages, imperméables à la civilisation (au sens premier, le mot désigne tout étranger). Mais, s’il voulait s’en prendre aux Barbares, comment concilier l’affirmation de notre maïeur préféré avec cette autre « réflexion », dans la même interview : les Asiatiques, eux, sont d’excellent citoyens bien intégrés.

En effet, les Barbares désignent précisément les Asiatiques (ainsi que les Germains, ancêtres des Flamands) qui, d’après les livres d’histoire, ont envahi l’empire romain, attirés par sa richesse et son confort – sinon par son système de sécurité sociale.

De quelque façon qu’on tourne donc ses déclarations, Bart De Wever s’est manifestement mélangé les pinceaux.

Alain Berbèrenboom

PS : dernier ouvrage de Fouad Laroui, « D’un pays sans frontières » (éd. Zelige), essai sur la littérature de l’immigration.

CE SOT D’INDEX

La volonté du gouvernement de bloquer l’index agit comme un chiffon rouge sous le nez de l’opposition socialiste et des syndicats. A cause du saut d’index, clament-ils, les travailleurs ne parviendront plus à mettre du beurre dans leurs épinards.

Avec une étonnante prémonition, le grand satiriste anglais William Thackeray écrivait il y a près de deux siècles : « C’est un sot que celui qui a dit que les belles paroles ne sauraient remplacer le beurre dans les épinards. » Et de glorifier (dans « La Foire aux vanités ») l’importance de l’art oratoire qui seul rend les épinards mangeables… L’art de parler au service de l’art de manger. Que demande le peuple ? Une hausse des salaires ? Non ! De beaux discours.

Les adversaires du gouvernement, qui ont déployé tout leur talent pour défendre le sacro-saint index, pourraient peut-être montrer du doigt aussi les autres sauts qui minent la vie de nos concitoyens. Et ils ne manquent pas !
Il y a le saut au Congo de quelques-unes de nos éminences qui en profitent pour glisser une petite liasse de billets de banque dans les doigts de certains de leurs collègues africains.

Voyez aussi cette bande de nationalistes flamands qui chantent comme des seaux le dimanche des chansons bêtes à pleurer, avant d’apposer lundi leur sceau sous une loi qui consacre le saut d’index. Ah ! Les sots !

Ce sont les mêmes qui prétendent que les travailleurs ne peuvent aligner leurs salaires sur la hausse des prix des épinards mais que leurs bailleurs, eux, ont le droit d’augmenter les loyers si la note de Delhaize s’est alourdie. L’art de proférer des sottises à géométrie variable, selon la situation sociale de leurs électeurs.

Ajoutons que les sots et les index ne manquent pas de se dresser ces semaines-ci sur notre planète en ébullition. Il est temps que l’on cesse de se mettre la tête dans un seau. Tunis, après Paris, Bruxelles, Copenhague, Ninive, Donetsk et autres lieux de désolations. Sale air du temps, décidément. Tout semble bloqué, pas seulement les salaires. Les projets et les discours aussi. Il avait raison, Thackeray, de souligner l’importance de l’art oratoire. Les paroles ne suffisent pas. Mais quand de grands discours parviennent à soulever l’âme d’un peuple, c’est qu’ils expriment un projet de société. Le film « Selma » qui évoque la figure de Martin Luther King le rappelle opportunément. On attend vainement un personnage taillé à la mesure du grand leader noir des années soixante pour retourner les discours mortifères qui excitent tant de jeunes égarés. Que l’on arrête aussi ces babelages socio-économique, sinistres à pleurer. Qui peut croire que se serrer la ceinture mènera à un avenir radieux ? Vivement, un bel esprit pour nous redonner le goût du grand saut vers le futur !

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SIFFLER EN TRAVAILLANT

Adolescent, j’adorais siffloter Brassens. Mais comme je chantais faux, une vraie horreur, personne n’aurait pu reconnaître « Hécatombe » sauf…

En passant à la hauteur de deux gendarmes en train de verbaliser, m’entendant siffler, un des flics se tourna vers moi et enchaîna, avec un accent flamand à couper au couteau,

« Or, sous tous les cieux sans vergogne,
C’est un usage bien établi,
Dès qu’il s’agit d’rosser les cognes
Tout l’monde se réconcilie.
Ces furies, perdant toute mesure,
Se ruèrent sur les guignols,
Et donnèrent, je vous l’assure,
Un spectacle assez croquignol. »

Apprends donc à chanter juste, menneke ! reprit le pandore. C’est en chantant que j’ai appris le français ! Si t’es aussi mauvais la prochaine fois, podverdomme ! je te colle une contredanse pour trouble à l’ordre public !

Revenu de ma surprise, je lui demandai si Brassens était au programme de la gendarmerie. Il se tourna vers son collègue en rigolant puis me dit : évidemment non, menneke. C’est mon dernier jour de service. Demain je prends ma pension ! Alors, je chante ! Moi, j’en ai encore pour sept ans, ajouta l’autre poulet d’un ton funèbre.

Qui peut se réjouir du relèvement de l’âge de la pension ? Si les projets du gouvernement sont adoptés, vous n’entendrez plus dans les rues de sémillants pandores, la cinquantaine à peine passée, chanter Brassens ou Stromae. Dix ans plus tard, qui d’entre eux, croyez-vous, aura encore le coffre, le souffle et le cœur à chanter ?

Et à écrire ? C’est aussi à près de cinquante ans qu’Anthony Burgess arrêta son boulot pour se lancer à corps perdu dans l’écriture, son médecin lui ayant annoncé qu’il était sur le point de mourir d’un cancer du cerveau (il lui faudra encore trente ans). Sans sa prépension, on n’aurait jamais eu « L’Orange mécanique », portrait avant l’heure d’une certaine jeunesse ultra-violente et déchaînée. Ce sont les écrivains, messieurs et mesdames les ministres, qui nous racontent à quelle sauce on va être mangés dans le futur. Certainement pas vous. Alors, libérez-les, prépensionnez-les et laissez-les écrire ! Vous en apprendrez bien des choses. Surtout sur vous !

D’ailleurs, vous aussi, vous méritez une deuxième vie. Un exemple au hasard. Si Bart De Wever part à l’âge de mon gendarme de jadis, dans dix ans, c’est fini, il aura cessé de scier la branche sur laquelle ses ministres sont assis. En revanche, avec la nouvelle loi, vous en avez encore pour vingt et un ans à boire chaque matin son venin. Nul évidemment n’est tenu à s’arrêter. Dans vingt et un ans, à la petite fête donnée en l’honneur de la fin de carrière de Bart, le co-premier ministre de l’époque, Elio XVII, lèvera en son honneur le verre de l’amitié, en lui offrant une médaille noire-jaune-rouge vintage, un objet devenu très recherché. Il n’aura jamais que quatre-vingt cinq ans.

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LA FORTUNE GUTMEYER

A l’occasion de la parution de son nouveau roman LA FORTUNE GUTMEYER (une « detective story » avec Michel Van Loo, détective privé)

La Fortune Gutmeyer

Retrouvez Alain Berenboom

_ Le 17 mars à 18 heures à la Librairie Filigranes, avenue des Arts, Bruxelles, interrogé par Marc Filipson, libraire, en compagnie de Joël Dicker, écrivain.

_ Et  le 24 mars à 18 h30 à la Librairie La Licorne, chaussée d’Alsemberg à Uccle, en compagnie de Nicole Debarre, journaliste RTBF.

_ Ou le 19 mars à 19 h 30 à la Librairie Baobab
Avenue Alphonse Allard, 57
 à 1420 Braine-l’Alleud.

 

HOMO ERECTUS ET MADAME

Est-ce une coïncidence ? C’est le jour où l’on célèbre la femme qu’on inaugure un refuge pour hommes battus. En plus, voilà qu’on annonce l’interdiction de la fessée. Que de mauvais coups contre les féministes !

Tant que l’homme dominait la société, il pouvait s’acquitter de son devoir. En rentrant le soir après le travail, juste avant la soupe et le journal télévisé, donner une bonne fessée à son épouse – on appelait ça un petit câlin. Il a suffi que la femme soit déclarée l’égale de l’homme pour que crac !, la fessée soit supprimée, déclarée hors la loi. Juste au moment où, après des siècles de domination, la femme, rentrant de son boulot, allait enfin pouvoir se payer une bonne tranche, déculotter son mari et hop ! petit câlin.

Est-il possible que les femmes parlementaires, qui réclament à corps et à cris la « tirette », aient accepté sans sourciller de ne plus avoir le droit d’ouvrir celle de leur copain ? Pour les distraits, la tirette est l’alternance hommes-femmes sur les listes électorales et non, hélas, quelque jeu ludique entre élus consentants. En politique d’ailleurs, on ne rit pas beaucoup. Depuis deux cents ans, les défaites se succèdent à Waterloo. L’arrivée enfin d’une femme à la tête de la commune va-t-elle rompre la malédiction ? On lui souhaite bonne chance tout en évitant de l’accueillir dans ses nouvelles fonctions en lui lançant le mot de Cambronne.

L’égalité entre les sexes est aussi mise à mal par les dernières découvertes paléontologiques.

Vous croyiez comme moi qu’en découvrant Lucy, on avait enfin exhumé le corps d’Eve, la mère de l’humanité ? Encore raté ! Cette pauvre femme n’était qu’une Australopithèque (comme disait le capitaine Haddock), une race pas assez chic pour figurer dans notre glorieux arbre généalogique. Le premier humain, désolé mesdames, reste ce bon vieil homo erectus. Erectus évidemment…

Sauf à imaginer qu’à une époque reculée, Lucy eut pu être elle-même vaginus et erectus à la fois (après tout, l’escargot est hermaphrodite ; pourquoi pas l’australopithèque ?), dans notre race dominante, rien à faire – pour le moment -, c’est le mâle une fois de plus qui emporte le morceau.

Je vous vois venir : et monsieur Thatcher ? Et monsieur Maggie De Block ? Et monsieur Angela Merkel ? Et alors, connaissez-vous leur vie privée ? Devant les caméras, d’accord, elles roulent des mécaniques. Mais, quand leurs maris poussent la porte du domicile conjugal, après le turbin, savez-vous qui fait quoi avant la soupe et le journal télévisé ? Et, des deux, qui a le plus gros salaire, monsieur ou madame ?

Il y a encore du chemin, mesdames, je le crains. Et aussi quelques livres saints (seins ?) à réécrire pour remettre Lucy et Eve à la place qu’elles méritent…

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écrivain, chroniqueur