Alain Berenboom | écrivain, chroniqueur, romancier

ZOMBIES. LE RETOUR

Ce sont les esclaves qui ont apporté jadis dans les Caraïbes le culte des morts vivants, ces êtres maléfiques et terrifiants qui s’en prennent avec violence aux humains. Mais il ne faut pas croire que les zombies ne hantent que l’île d’Haïti. Une partie d’entre eux sont restés dans la brousse où ils continuent d’errer, de faire peur et de persécuter les êtres vivants qui ont le malheur de tomber sous leur coupe. Dans l’ouest du Congo, on les appelle les  Mvumbi et les Nsumbi. Dans la province du Bandundu, le peuple Kongo les désigne en tremblant sous le nom de Nzambi ou de Nzumbi.

Jusqu’ici, on ne les apercevait que dans les campagnes, la nuit, où ils s’en prenaient aux audacieux qui osaient défier la lune et le sommeil. Voilà qu’ils gagnent les villes. Leur équipée spectaculaire et sanglante sur Kinshasa a provoqué d’épouvantables massacres. Se faisant passer pour des membres des troupes présidentielles ou se déguisant en militaires, ils se sont jetés sauvagement sur les manifestants, des civils, des citoyens, qui défilaient sans armes pour faire respecter la loi et la constitution congolaise.

Personne ne peut penser que les troupes régulières d’un président qui se prétend démocratiquement élu se soient comportés avec une telle barbarie. Seuls des Mvumbi et des Nzumbi sont capables de telles atrocités. Ou alors, il faut croire que le président Kabila, victime d’un terrible sorcier, s’est transformé lui-même en zombie, ce que son comportement suggère de plus en plus régulièrement.

De qui alors Kabila jr est-il la réincarnation ? On n’a que l’embarras du choix. L’histoire congolaise n’est faite que de violences. Celle d’une partie des colonisateurs belges dès qu’ils se sont emparés de cette terre merveilleuse. Mais, dès l’indépendance et depuis, un certain nombre de personnages se sont empressé de jouer eux aussi aux monstres, de tuer sans états d’âme pour le profit, le pouvoir ou même pour le plaisir. Allez comprendre la psychologie d’un mort-vivant….

Mobutu a été gagné par la fièvre zombie dès qu’il est monté sur le trône. Le pouvoir est une maladie mortelle et contagieuse. Ses successeurs l’ont prouvé. Ainsi que les barbares qui ravagent l’est du Congo ou les génocidaires hutus installés au Congo.

Ne nous voilons pas la face, à l’heure de la mondialisation, les morts-vivants traversent les continents aussi facilement que les fonds de pension, les multinationales et l’ex-commissaire européenne Neelie Kroes. Ils sont partout, au Moyen Orient, derrière les attentats terroristes chez nous,  excitant les fous de la gâchette aux USA.

Méfions-nous de Trump et de Sarkozy. Avant de leur donner le code de l’arme atomique, exigeons qu’une commission médicale les examine pour vérifier s’ils ne sont pas déjà des morts-vivants comme le murmurent certains initiés.

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CA VOUS CHATOUILLE OU CA VOUS GRATOUILLE ?

Selon le médecin personnel de Donald Trump, son patient sera « la personne dotée de la meilleure santé jamais élue à la présidence des Etats-Unis ».

On suppose qu’en bon scientifique, respectueux de la déontologie et des règles élémentaires de sa profession, le toubib a pris soin d’examiner l’état des quarante-quatre prédécesseurs de son client – dont un certain nombre au fond de leurs tombes – avant de poser d’un ton péremptoire ce diagnostic qui tue.

Il n’y avait jusqu’ici pas grand-chose que Hillary Clinton pouvait emprunter à son adversaire pour booster sa campagne. Il y en a maintenant une, son médecin. Un homme qu’elle a intérêt à débaucher sur-le-champ et à n’importe quel prix. Depuis le médecin personnel de François Mitterand, aucun dirigeant politique n’a eu à son service de plus parfait charlatan. Si elle parvient à le faire changer de camp, bingo, c’est la victoire assurée pour elle le 8 novembre prochain.

Le dramatique coup de chaud d’Hillary – devenu quelques heures plus tard un sérieux coup de froid – démontre que, désormais, ce sont les virus et les microbes qui élisent les maîtres du monde et non les bêtes citoyens. Décidément, nos démocraties sont bien malades.

Donald Trump a cependant tort de se frotter trop vite les mains. Qu’il se rappelle cette réplique du Docteur Knock de Jules Romains : «  Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent ! »

Cette affaire, qui en d’autres temps n’aurait été qu’une péripétie dans l’impitoyable campagne électorale américaine, survient dans un contexte électoral chargé. En France, en Espagne, en Italie, dans quelques mois en Allemagne, ça va chahuter dans les isoloirs. Société du spectacle  et de la communication oblige, les citoyens ont de plus en plus l’illusion de croire qu’il suffit que s’installe aux commandes de la nation une espèce de Superman/woman pour que, d’un coup de sa baguette magique kryptonienne, les terroristes (et les migrants) vont s’arrêter à la frontière, l’économie va repartir, les chômeurs vont reprendre en sifflant le chemin du boulot, les pensions vont augmenter et les impôts diminuer.

Même un président de la stature et de la classe d’Obama n’a pu mener à bien la plupart de se projets les plus incontestables, même pas réduire la place des armes à feu dans son pays. Ne parlons pas de Hollande qui, avec une majorité parlementaire quasi à sa botte, s’est englué  sous une pluie battante ininterrompue chaque fois qu’il pointait le bout de son nez avant de sombrer corps et biens.

Hélas, les populistes ne sont pas seuls à nous vendre ce récit simpliste. Nos dirigeants respectables ont aussi adopté cette manie de confondre parler et agir et distribuent leur image, comme au catéchisme, en guise de gri-gri contre tous les maux.

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DEBOUT LES DAMNES, ETC

Goblet, reviens, ils sont devenus fous !

Depuis que Marc Goblet s’est retiré, tout va de travers: les patrons licencient à la pelle et les travailleurs, au lieu de se révolter, de défiler dans les rues de Charleroi sur les énormes engins flambant neufs qu’ils viennent de fabriquer, continuent d’aller tranquillos au turbin. Même les TEC n’ont pas connu un jour de grève. Même les TEC !

On pensait que la classe ouvrière n’avait plus que ses yeux pour pleurer et le mouchoir de Paul Magnette pour les essuyer jusqu’à l’annonce surprise de Charles Michel.

Je suis prêt, a-t-il annoncé la voix un peu tremblante tout de même, et le poing timidement levé, de reprendre le rôle du flamboyant leader syndical, après le refus cassant de Marie-Hélène Ska. La patronne de la CSC a déclaré en effet à propos de son ancien collègue, désolé, les mecs, un mâle pareil, il n’y qu’un autre mâle pour le remplacer. Imagine-t-on le Roi Lear jouée par une femme ?

Avec sa belle barbe, Charles Michel a donc senti que l’annonce de la fermeture de Caterpillar ouvrait une nouvelle page de son destin. Du ciel, une voix lui a murmuré à l’oreille : Charles, le moment est venu pour toi de changer de registre.

Fini les cocktails avec les patrons, où il est obligé de parler néerlandais pour tenir son rang face aux leaders de la N-VA, fini les voyages autour de la planète pour vanter en anglais les bienfaits des intérêts notionnels et de toutes nos autres turpitudes fiscales réservées aux capitaux lointains pour les attirer dans notre pays fatigué. Fini tout ça. Charles $ Michel est mort. Vive Charles camarade Michel !

Dans son nouvel habit, il peut crier haut et fort et en wallon sa solidarité avec le prolétariat. Debout les damnés de la terre wallonne ! Paul Magnette et Raoul Hedebouw en restent comme deux ronds de flancs, dépassés sur leur extrême gauche. Celui-là, ils ne l’avaient pas vu venir. Pas plus que son appel à faire « l’union sacrée » avec toutes les forces de Wallonie, entendez les socialistes pour « soutenir les travailleurs » contre l’abominable capitaliste américain. Tremblez, au fond de l’Illinois !

Pour un premier essai, franchement, c’est pas mal, mais pas encore tout à fait ça. Le vocabulaire est un peu pauvre, un peu plat, la voix ne porte pas très loin, certainement pas jusqu’aux Etats-Unis. On sent notre jeune Premier pas tout à fait à l’aise dans le costume, avec son foulard rouge trop neuf, un casque jaune tout juste sorti du stock américain et la photo de Raoul Hedebouw au mur.

Charles devrait peut-être potasser son Shakespeare pour monter en puissance. Dans « Le Roi Lear » justement, il trouvera une belle formule : « C’est un malheur du temps que les fous guident les aveugles ». A condition de préciser que le fou est américain et non pas le chef du gouvernement belge…

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UBER ALLES !

Merci madame la Poste ! Une fois de plus, en avance sur l’histoire.

Après avoir remplacé les facteurs par des livreurs de pizza et les buralistes par des caissières de Delhaize, voilà une nouvelle trouvaille pour remplir ses obligations de service public : faire livrer les colis par les citoyens eux-mêmes plutôt que par les facteurs. Ils coûtent chers, les facteurs, ils sont syndiqués et se plaignent sans arrêt.

L’Uberisation va remplacer désormais toutes ces bêtes règles du droit du travail qui rendent nos entreprises si peu compétitives. En utilisant les voisins ou les voisins de nos voisins des villes voisines, c’est juste un p’tit coup de mains entre amis. Plus de rémunération minimum, de retenues sociales et fiscales, de préavis impayables, de congés payés. Fini, toutes ces absurdités d’un autre temps.

Et, si le voisin est trop pris par le football pour rendre un petit service à la poste, jouer taxi ou remplacer la comptable, il enverra ses lardons. Quoi le travail des enfants ? Encore une invention des socialistes pour contrarier le développement de nos industries.

Le foot, parlons-en. Nos clubs ne sont plus en mesure d’assumer les salaires vertigineux de stars bling-bling aux pieds cousus d’or sans faire appel à la maffia russe ou aux cheiks arabes ? Il y a un autre moyen. Remplaçons-les par les supporters. Ils seront peut-être moins efficaces que les pros de l’équipe adverse mais ils seront beaucoup plus nombreux sur le terrain. Surtout, ils ne coûtent pas chers et ils ont plein de copains pour les encourager au lieu de passer leur temps à critiquer joueurs et coach.

Les gardiens de prison s’entêtent à se croiser les bras ? Remplaçons-les par les détenus eux-mêmes. Vous verrez quelle discipline ils feront régner à Lantin et à Andenne.

Les chauffeurs des TEC laissent leurs véhicules rouiller dans les dépôts ? Quelques camionneurs polonais sont tout prêts à les remplacer entre deux livraisons.

La politique aussi a tout à gagner à la culture Uber. Fatigués d’une classe politique empêtrée dans ses querelles byzantines et incapable de nous faire rêver, les citoyens prendront avantageusement la place de nos excellences démodées.

Un barbecue à la centrale de Doel pour profiter des fuites, c’est tout de même plus drôle, plus rentable et plus utile qu’un discours de madame Marghem.

Pour soulager les policiers et les soldats accablés de fatigue après des mois de corvées, les artistes de cirque sont prêts à les suppléer. Un dresseur de lions face à un terroriste, c’est autrement plus sûr qu’un pauvre trouffion. Autant qu’un prestidigitateur pour faire disparaître en deux tours un colis suspect. Et, pour contenir des manifestants hostiles, qui sera plus efficace, des flics ou des clowns ?

Reste Charles Michel, irremplaçable dans le rôle de l’équilibriste.

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VOTEZ EXCENTRIQUE

La campagne britannique pour le Remain est mal partie parce que ses partisans l’ont axée uniquement sur l’économie. Personne n’a jamais réussi à mobiliser les électeurs en agitant des chiffres, même s’ils paraissent effrayants. Depuis 2008, le plus ignare des citoyens a compris ce qu’il faut penser des prévisions économiques en général et de la compétence des experts en particulier.

Beaucoup d’Anglais ont la conviction que le Brexit ne portera pas atteinte à leur petite vie tranquille, à leurs manufactures et à leurs vacances sur le continent. Et qu’une fois lâchées les amarres qui les liaient à la capitale de l’Europe, ils récupéreront leur capacité à rêver autrement. Ils gardent en mémoire Waterloo, à un jet de pierres de Bruxelles, leur plus belle victoire. Malgré la sortie de l’Union, leurs hooligans continueront de librement circuler lors des prochains euros de foot où son équipe sera toujours invitée. Et ses produits, de toute façon fabriqués en Chine, porteront l’étiquette « made in Ireland » pour éviter les droits de douane, comme les textiles sortis des ateliers de Moldavie portent impunément la mention « made in Italy ».

En l’absence des Anglais, l’Union européenne sera toujours aussi extravagante. Avec une monnaie en principe commune mais qui n’a pas la même valeur à Berlin ou à Athènes et des parlementaires aussi utiles et influents que les membres du parlement iranien ou kazakh. Le Bulgare et le Hollandais ne semblent pas appartenir à la même entité, avoir le même niveau de vie, obéir aux mêmes règles, avoir les mêmes aspirations. Et les règles élémentaires de la démocratie, semblables à Londres et à Bruxelles, sont en revanche tout à fait différentes à Budapest et à Varsovie. Seuls les plombiers polonais sont devenus de vrais Européens.

Voilà ce qu’on aurait dû vendre aux adversaires du Brexit. En flattant le goût de beaucoup de Britanniques pour les excentricités. On ne l’a pas assez souligné pendant la campagne du « oui », l’Europe est à un vrai vivier pour les amateurs de créations absurdes, les fans du docteur Frankenstein (l’œuvre d’une Anglaise, bien sûr, Mary Shelley).

Si on y réfléchit calmement, ce sont les aficionados de Descartes qui devraient fuir ce micmac au plus vite, pas les amateurs des Monty Python, de Laurence Sterne et de Swift. Ce n’est pas à la Grande-Bretagne de déserter une entité politique aussi absurde mais à la France, qui se pique d’agir au nom de la raison. Quoique Malherbe écrivait déjà, prémonitoire, « laisse-moi, raison importune ».

Pour renforcer le camp du « oui », il est urgent que les dirigeants européens s’unissent pour promettre aux Anglais, s’ils acceptent de rester avec nous, encore plus de folies, plus de chaos et plus de décisions incompréhensibles.

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LES ROBES RETROUSSENT LEURS MANCHES

Si tout le monde laisse tomber les bras, cheminots, gardiens de prisons, éboueurs et même Jacqueline Galant, pourquoi pas les magistrats ?

Imaginez les immenses palais de justice, aux longs couloirs sombres, aux plafonds perdus dans une nuit éternelle, tremblant sous l’effet de deux siècles de courants d’air, soudain vidés de toute présence humaine. Juges, procureurs, greffiers se croisant les bras devant les lourdes portes scellées pour l’éternité. A l’intérieur, ne resteraient que les araignées et les rats enfin libres de dévorer paisiblement les dossiers abandonnés dans les armoires qui ne ferment plus depuis longtemps.

Certains prêtent à notre premier ministre des pouvoirs magiques pour faire rouler les trains malgré les syndicats et même les bus des TEC que seuls quelques anciens se rappellent avoir vu parcourir jadis les campagnes wallonnes.

« C’est quoi les TEC, papy ? » demandent les enfants en voyant leur grand-père essuyer une larme au passage d’un mystérieux véhicule malodorant portant trois lettres rouges barrées d’une épaisse ligne jaune.

« Tu es trop jeune pour comprendre, petit », murmure l’aïeul.

Les grèves du printemps ont prouvé à ceux qui plaidaient pour la disparition des services publics qu’un état sans service public n’est plus qu’un pays en mauvais état.

Devant la statue de Themis, Charles Michel reste aveugle, les bras ballants. Ce qui oblige les magistrats à mettre les mains dans le cambouis. Heureusement, ils disposent de quelques ressources dans leur boîte à outils.

Dans les cellules surpeuplées, ils trouveront bien l’un ou l’autre hacker prêt à leur bricoler enfin un système informatique si puissant qu’il permettra d’explorer les données les plus secrètes de tous les suspects, ce qui épargnera les frais et la longueur des instructions.

Un droit d’entrée sera désormais réclamé à ceux qui entrent dans les salles d’audience, parties à la cause comme avocats, ce qui permettra d’acheter stylos à bille et cartouches d’imprimante et de couvrir les frais de nettoyage des robes et des bavettes.

Pour les impatients qui se plaignent de la lenteur de la justice, des tueurs ukrainiens et albanais seront mis à disposition, ce qui réglera en même temps un autre problème insoluble, l’encombrement des prisons.

Financés par le tax shelter, les cinéastes belges ont d’ores et déjà accepté de donner un coup de main aux magistrats en filmant les procès les plus spectaculaires qui seront vendus au profit de la caisse des pensions du personnel de la justice.

Certes, d’aussi audacieuses mesures nécessitent de profondes réformes des lois en vigueur mais le club des anarchistes a accepté avec enthousiasme de les réécrire gratis pro deo. Dieu merci, il reste des gens généreux.

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QU’EST-CE QU’ON ATTEND POUR ÊTRE HEUREUX ?

Plus de trains, plus de bus, plus de soleil et demain, quelle autre tuile ? Allons ! Pourquoi déprimer alors qu’il y a tant de raisons de se réjouir et pas seulement de l’arrivée de l’été ? Non, je ne parle pas des diables rouges, ça porte malheur. Mais de tous les bienfaits que nous apporte la situation chaotique de ces derniers jours.

Au niveau de la pollution d’abord. La paralysie des transports en commun va considérablement diminuer notre empreinte carbone. Et l’afflux des voitures sur les routes fondre peu à peu grâce à la faillite d’un grand nombre d’entreprises. En novembre prochain à Marrakech, la Belgique sera montrée en exemple lorsque Charles Michel montera à la tribune de la CUP 22. Une belle revanche sur l’humiliation subie à Paris en décembre dernier, lorsqu’il a dû expliquer que nous n’étions pas prêts car le ministre flamand de l’environnement n’avait pas bien compris le texte du ministre de l’environnement wallon, qui avait négligé de le soumettre à son collègue germanophone tandis que le ministre fédéral l’avait oublié sur un bout de table en dessous de son plateau repas.

Les grèves ont aussi eu un effet positif sur le développement de l’ingéniosité. Privés de trains, les étudiants ont en effet réussi à trouver des solutions alternatives comme le leur suggérait le patron de la FGTB, pour une fois bien inspiré, par exemple en piquant les Porsche Cayenne et les BMW Coupé qui défiguraient bêtement les rues d’Uccle de Gerpinnes ou de Lasne.

Les grèves ont également permis un développement inespéré de la solidarité entre Flamands et Wallons. Jusqu’ici, on sentait une résistance de l’opinion publique du sud du pays aux initiatives séparatistes d’une partie de nos compatriotes du nord. Cette fois, les Wallons seront tout à fait d’accord que la Flandre devienne indépendante pourvu que la Wallonie soit rattachée à la nouvelle république flamande et qu’elle bénéficie des services publics flamands.

Autre conséquence possible et heureuse de tous ces blocages, la chute du gouvernement. Tout le monde se rappelle avec nostalgie de ces cinq cent quarante et un jours de vacance(s) en 2010 et 2011, période bénie pendant laquelle tout roulait, tout tournait, tout fonctionnait normalement. Même Yves Leterme, jusque là le pire premier ministre belge, devenu un leader presque habile, une fois débarrassé de l’angoisse des conflits politiques et sociaux. Charles Michel devrait s’en inspirer. D’autant que, en cas de démission de son équipe, le record mondial établi et homologué à l’époque risque fort d’être battu. Ce qui lui garantit des années et des années de pouvoir sans grève et sans opposition et à nous les initiatives boiteuses et maladroites de ses ministres. Plus tout ira mal, mieux ça ira…

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EN VERT ET CONTRE TOUS

Hissez les couleurs, mille sabords ! De loin, « La terre est bleue comme une orange » (Paul Eluard). De près, elle scintille de mille couleurs depuis que « la lumière fut », des folles paillettes de la queue du paon à la peau kaléidoscope du caméléon. Il n’y a que chez les hommes que, côté couleur, ça grince un peu.

En entendant crier : V’là les roûches ! Ou Allez les Mauves et Blancs ! les uns se mettent à vociférer et les autres au garde-à-vous. Chacun dans son coin, chacun coincé dans sa couleur. Selon que la mariée s’habille en noir, en jaune ou en violet, l’histoire du couple sera différente. Dans la société homo soi-disant sapiens, la couleur vous colle à la peau. On a beau être riche et célèbre comme Michaël Jackson, changer de peau finit le plus souvent en tragédie.

L’arc-en-ciel, ça existe pourtant. On en rêve. Mais c’est loin, très loin. « Somewhere over the Rainbow » chantait Judy Garland pour échapper au « désordre sans espoir » de ce monde et voler jusqu’au pays d’Oz où « les soucis fondent comme du sorbet au citron ».

Mais, quand les syndicats crient « on est à l’os ! », ils ne célèbrent pas le Magicien. Pourtant, le gris souris des prisons wallonnes n’est pas une fatalité.

La preuve par l’Autriche dont le vert pomme a permis à ce qui reste de l’empire d’échapper au brun sinistre. En espérant que le noir Marine ne recouvre pas la France où le rouge peu à peu rose est devenu presque transparent. Reste comme toujours Angela Merkel dont la couleur extravagante des vestes, canari ou saumon, permet de garder le moral. En attendant de découvrir qui redonnera du Technicolor à l’Espagne.

Chez nous, dès sa mise en place, le gouvernement avait tenté de mêler les couleurs en annonçant fièrement la suédoise. Il s’est plutôt mêlé les pinceaux. Certains observateurs avaient prévenus : le mélange bleu orange avec le noir et jaune sentait bon le kamikaze…

Après deux ans de travaux, chaque couleur fout le camp de son côté. Les murs de la rue de la Loi ont repris l’aspect lépreux dans lequel Charles Michel les avaient trouvés.

Ceux qui rêvent du retour d’une bonne couche de rouge devraient prendre garde. Aux Etats-Unis, le rouge est la couleur des républicains de Donald Trump. C’est le bleu, la couleur des démocrates. Preuve qu’en matière de couleur, tout est relatif et trompeur. Une couleur peut en cacher une autre.

Avec l’Euro de foot, on s’attend à un feu d’artifices mais une fois encore les couleurs ne se mélangeront pas. Au contraire. Dans le sport, c’est chacun pour soi. Peut-on compter alors sur les manifestants qui remuent et bloquent Bruxelles et Paris ? Au lieu de se fâcher tout rouge, ils pourraient aller vérifier, du moins si les trains se remettent à rouler, la légende qui promet un pot d’or à tous ceux qui arrivent jusqu’au pied de l’arc-en-ciel.

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TU VEUX MA PHOTO ?

Alors qu’il manifestait selon son habitude contre les musulmans à Anvers à la tête de sa bande de braillards, Filip Dewinter a eu la surprise de voir soudain s’approcher de lui une souriante jeune femme voilée qui a pris devant lui un selfie épatant : tous deux comme détachés du monde. Loin des violences et des éructations. Pas tout à fait, cependant. Ils n’en étaient pas encore au tongkus. Sur la photo, lui gueule dans un porte-voix et elle le regarde, coquine et ironique. Mais ils se tiennent tout près l’un de l’autre. Prêts à se toucher ? Cela ouvre des pistes comme disent les syndicats des gardiens de prison. Pour dégager un peu les voies respiratoires, très encombrées depuis quelques mois par un souffle inquiétant. Comme si les attentats de Paris et de Bruxelles avaient fait sortir une violence malsaine jusque-là contenue.

En France, le déferlement de barbarie de jeunes casseurs transforment les manifestations contre le gouvernement et sa nouvelle loi sur le travail en un terrain de destructions massives et aveugles.

En Belgique, la violence d’un gouvernement indifférent ou inconscient des dégâts que va provoquer dans toute la société sa politique d’économies automatiques qui détruit la justice, désagrège les transports, signe l’évaporation des services publics et la fin des investissements publics, symbolisée par l’effondrement théâtral des tunnels routiers de Bruxelles. Mais la violence vient aussi de certains syndiqués, qui n’hésitent pas à provoquer des grèves nombrilistes sans même respecter le deuil après les attentats, ou d’agents pénitentiaires prêts pour obtenir leurs justes revendications à soumettre les détenus à un régime indigne et dégradant.

L’exemple donné par notre sympathique jeune Anversoise donne des idées. Mais on s’aperçoit aussitôt comme il est difficile à mettre en œuvre. Imaginons-nous un gardien de la prison d’Andenne se faisant photographier dans une cellule puante et surpeuplée avec un, deux, dix détenus hilares ? Charles Michel posant avec les patrons des trois syndicats de matons, clic, clac, devant sa salle de douches au 16 rue de la loi ? Raoul Hedebouw s’affichant, une passoire de spaghettis sur la tête à la place de son T-shirt à la gloire de Staline, bras dessus bras dessous avec Elio Di Rupo et Paul Magnette ?

La jeune photographe anversoise avait raison : coincer son adversaire, son ennemi dans une photo, c’est fermer la gueule du lion. C’est plus efficace encore, s’il faut en croire Michel Tournier qui disait que la photographie est une pratique d’envoûtement qui vise à s’assurer la possession de l’être photographié.

De quoi inspirer quelques personnalités en chute libre dans les derniers sondages…

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LE MAÎTRE DU SAVON

Quelques mois avant ma libération, j’héritai d’un nouveau compagnon de cellule, le précédent étant mort peu auparavant sans avoir jamais desserré les dents. « Piotr », se présenta-t-il sobrement. Quelqu’un qui l’avait croisé dans un autre établis­sement m’apprit que Piotr purgeait une lourde peine, quinze ou vingt ans, il ne s’en souvenait pas au juste, ni des motifs de sa condamnation.

Piotr étala ses affaires en prenant soin de ne pas toucher aux miennes. Je remarquai qu’il ne pos­sédait aucun des trésors vulgaires que transportent les autres détenus. Ni posters bariolés, ni photos suggestives. De son sac, il extirpa juste une dizaine d’objets blanchâtres et pâteux qu’il disposa avec délicatesse sur la tablette. Plongé dans un journal, je fis mine de ne pas m’intéresser à son manège tout en le surveillant du coin de l’oeil. « Dis-moi, demanda-t-il sans se retourner tout en continuant à ranger, le savon est à volonté ici? »

En d’autres temps, l’auteur d’une question aussi saugrenue serait mort de honte sous mes sarcasmes­. Mais, depuis ma déchéance, j’avais appris à ne plus brusquer mes interlocuteurs. Cachant ma surprise, je l’informai de l’accès aux robinets et de l’horaire des douches.

« Non, non, m’interrompit-il, parle-moi de la four­niture des savons. Seul le savon m’intéresse. »

Je sortis un pain de savon de ma trousse et le lui tendis avant de reprendre ma lecture. Il l’agrippa avec l’avidité d’un oiseau de proie. « Dis ton prix! s’écria-t-il la voix haletante, ce que tu veux…

Cette fois, je déposai mon magazine, quittai ma couchette et m’approchai de la tablette. En me voyant bouger, Piotr fit glisser le savon dans sa poche avec la dextérité d’un magicien et se précipita à ma rencontre, prêt à protéger de sa vie son précieux patrimoine.

– Du calme! » Je fis deux pas en arrière, les mains levées. « Mon savon est à toi, cadeau. Mais explique-moi ce que tu vas en faire. Ce n’est pas un secret, tout de même? » Il hocha la tête quelques instants puis se décida.

– Voici un canard, dit-il en soulevant la première masse blanchâtre qui reposait sur la planchette et en l’agitant sous mon nez. Ici, un tram, un revolver, une canne à pêche, la tête du directeur, une lime. Et là, mon chef d’œuvre, le code pénal. »

Il empoigna la plus grosse masse qu’il tint à deux mains avant de la redéposer avec délicatesse.

Se moquait-il de moi? Ces yeux fixes, ces lèvres pincées, ce ton pédant… Non, il n’y avait pas une once d’humour chez ce type-là. Il pensait vraiment avoir fabriqué un canard, un livre, un tram alors que ces choses informes semblaient venir d’une autre planète, de la gelée de Mars, des créatures molles abîmées par leur entrée dans l’atmosphère. Cette fois, je ne pus me retenir.

– Oh, un artiste! m’écriai-je. Un jour peut-être, on t’appellera le maître du savon!

– Oui, se rengorgea-t-il sans percevoir mon ironie. J’ai mis au point une technique absolument unique. Je mouille le savon puis je le travaille avec les doigts. Gravure sans instrument. Tout à la main. »

D’un grand geste cérémonieux, il désigna ses pauvres statuettes comme s’il saluait un rang de handicapés méritants dressés sur une estrade pour recevoir leur médaille.

Dans le long silence qui suivit, mon regard s’attarda sur les tristes objets, le tram, un pain de savon tout de guingois, la lime, une maigre carotte sale, la tête du directeur, un amas grotesque, informe, inquiétant. Une impression étrange m’envahit peu à peu, un je ne sais quoi d’infini, de morbide et de puissant, cette angoisse que ressent l’explorateur lorsqu’il tombe en pleine jungle sur le totem barbare d’un dieu inhumain. Sans prendre la forme d’un tram, d’une lime ou d’une tête, les savons gravés commen­cèrent à évoquer l’âme de ces objets ou plutôt cette partie de leur âme la plus diabolique, la plus tourmen­tée, la plus pathétique. Un froid étrange me glaça le sang. J’étais sur le point de découvrir une vérité inouïe quand le maton surgit au beau milieu de la cellule pour nous emmener au réfec­toire.

Quand nous revînmes une heure plus tard, la collec­tion de savons avait disparu. Piotr fixa la tablette vide puis il se jeta tête en avant sur la porte métallique en poussant des hurlements de bête blessée. Je tentai de le retenir mais autant éteindre un incendie avec une cueiller.

« Qu’est-ce c’est ce raffut? » Le guichet s’ouvrit brutalement. « Au trou, tous les deux! »

– Mes savons! hurla Piotr. Mes savons, nom de dieu!

Le maton se tourna vers moi avec un air excédé.

– Explique à ce fou furieux que, dans cet établis­sement, chacun à droit à un savon, un seul! Il se croit au Hilton, ou quoi?

Piotr se remit à gueuler de plus belle. Des autres cellules, des cris se mirent à fuser, des injures. L’atmosphère se gâtait.

« Et puis zut! » s’écria le maton, soucieux d’éviter une mutinerie générale, « Tu veux tes vieux savons? Les voilà! » Il brandit le Code pénal, la plus monstrueuse oeuvre de Piotr, et le poussa d’un geste brutal à travers la fente étroite de la porte. Il fallut un temps infini pour que la masse passe du couloir dans la cellule, perdant au passage plusieurs couches qui tartinèrent les arêtes du guichet, avant de se casser en mille morceaux sur le sol de béton. Le maton n’eut pas le temps de retirer son bras. Piotr l’empoigna et le tira à travers le guichet. Il est impossible bien sûr de faire passer le corps d’un être humain par une si petite ouverture. Scientifi­quement impossible. Et pourtant, ce qui restait du maton, et qui n’avait plus rien d’humain, se retrouva dans la cellule, une masse sanguinolante à peine plus iden­tifiable que les statues du maître du savon.

Intervenir? Terré sur ma couchette, je fis le moins de bruit possible, tentant d’étouffer les gémissements qui montaient de ma gorge. Mais Piotr était bien trop affairé pour s’occuper de moi. Il mouilla les morceaux de son Code pénal et en barbouilla les restes du gardien avec le calme du professionnel puis il entreprit de les faire repasser dans le couloir, toujours à travers l’étroit guichet.

« Tu vois, me dit-il quand un bruit flasque annonça que le corps du gardien était retourné dans son univers, tout en étant immuables, les règles du code pénal font preuve d’une souplesse qui m’ont toujours émerveillé!

 

Alain Berenboom

écrivain, chroniqueur, romancier