LE COURRIER DE G.W. B. JUNIOR

chronique
– Pardon de vous déranger, Junior.
– Condoleeza ! (soupir) Pourquoi faut-il qu’on m’interrompt chaque fois que j’essaye d’étudier le dernier épisode des Simpsons ? Après, on s’étonne que je ne comprends jamais la chute.
– C’est important, G.W. Une lettre de Mahmoud Ahmadinedjad.
– Ces otages irakiens… Toujours à gémir sur leur sort ! Faites un chèque ou tirez-leur dessus. Enfin, agissez comme d ‘habitude. Ces types sont agaçants. Qui leur a demandé d’aller se promener en Irak ?
– Mr Ahmadinedjad est le président iranien…
– Oups ! Donnez-moi ça. Mais… le timbre est déchiré ! Vous auriez pu faire attention, Condo ! Vous savez comme c’est difficile de trouver des timbres iraniens.
– Ce sont les démineurs, Junior. Ils ont dû s’assurer que la lettre n’était pas piégée.
– Sacrés barbares ! Des gens qui ne respectent ni la culture ni les collectionneurs de timbres sont des parasites pour la démocratie !
– Je peux vous citer ?
– Ne vous moquez pas de moi, Condo. Si, si, je le vois à votre joli sourire en coin. Bon, eh bien ! Que raconte mon cher collègue ? Laissez-moi lire sa prose.
– Je vous préviens. Il y a près de vingt pages…
– Ce barbu se prend pour Dan Brown ? Ah ! J’y pense. Al Jazzira a dû, je suppose, déjà résumé cette lettre avant même qu’elle n’ait été écrite. Il suffit de me passer leur dépêche.
– Nos analystes sont au travail, G.W.
– Alors, il y a peu de chance que je connaisse le contenu de cette missive avant la fin de mon mandat.
– D’une première lecture, j’ai cru comprendre que monsieur Ahmadinedjad brosse un tableau de la situation du monde d’aujourd’hui, résume la pensée de l’iman Khomeiny et vous invite à partager avec lui l’espoir suscité par le retour annoncé de l’iman caché.
– Répétez-moi ça lentement, voulez-vous ?
– En revanche, son texte ne contient aucune proposition sur les questions qui nous intéressent. Ni sur la bombe ni sur le soutien aux mouvements terroristes. D’après moi, il s’est amusé à coller quelques morceaux de ses discours. Et vous a adressé son best off.
– Quelle bonne idée ! Nous devrions nous en inspirer. Tenez, pour le remercier de sa bafouille, je vais lui adresser le recueil complet des discours que j’ai prononcés lors des visites du premier ministre belge. Ne trouvez-vous pas, Condo, que Monsieur Machin Nedjad le prendra pour un geste symbolique en faveur de la paix entre nos deux peuples ?
– Je me demande ce qu’en pensera Mr Verhofstadt ?
– Qui ?
– Le premier ministre belge.
– Oh ? Ces chefs d’états européens… Toujours à gémir sur leur sort ! Faites-lui un chèque ou tirez-lui dessus. Enfin, agissez comme d’habitude! Ces types sont agaçants! Qui leur a demandé de nous rendre visite ?

Alain Berenboom

CHAUD DEVANT

chronique
Ces derniers temps, notre pays de cocagne a donné l’impression de se désagréger. Tout a commencé lorsque la bière belge a été transformée en flotjesbier brésilienne. Dès ce moment, nos certitudes, nos repères, les piliers de notre civilisation, ont volé en éclat. La vraie « blanche » flamande de Hoegaarden était froidement délocalisée en Wallonie – pourquoi pas en Corée ? L’électricité belge devenait gaz français (à travers l’absorption de Suez). Les trams bruxellois étaient repeints en gris. Comme les poteaux de signalisation, travestis en symboles communautaires. Freya Vandenbossche se faisait houspiller autant que le prince héritier. Louis Tobbak et Willy De Clercq, chantres de la Belgique de toujours, paradaient devant les caméras de télévision pour parrainer la création d’un royaume indépendant au centre de la Flandre, Robland (sur VTM le dimanche soir). Traverser la gare centrale de Bruxelles devenait aussi périlleux que se faufiler la nuit dans les rues de Charleroi. Certains demandaient même le rétablissement du service militaire obligatoire. Pourquoi pas recréer la gendarmerie ? La nouvelle culture politique a été effacée des tablettes. Mr Verwilghen n’était plus qu’un politicien comme les autres et les membres de sa commission parlementaire, héros d’un jour, tombés dans l’oubli. La justice n’avait toujours pas débusqué les tueurs du Brabant ni le commanditaire de l’assassinat d’André Cools mais cela n’intéressait plus personne. La seule chose qui vraiment choquait les gens, c’était l’hiver. Un hiver interminable, glacé, un vent polaire sans fin sur le plat pays qui rendait tout le monde frileux, méfiant, cloîtré en lui-même.
Alors, vint le printemps. Un printemps tardif mais vivifiant, vite brûlant. Avec le soleil, tout a changé. Le pays a repris des couleurs. Une nouvelle jeunesse. Et la Belgique de jadis a ré- émergé d’une trop longue obscurité. Dix ans et plus effacés d’un rayon de soleil. Monsieur Martens (Wilfried, le terne et interminable premier ministre de jadis, pas Freddy, le flamboyant champion cycliste) faisait sa rentrée, salué comme l’homme d’un temps béni (et pourtant…). Dehaene, son collaborateur puis son successeur, célébré dans les sondages (lui qui avait étouffé toute vie politique). Nihoul, co-inculpé dans l’affaire Dutroux, à peine libéré, venait faire le paon devant la presse comme au bon vieux temps pour dénoncer ceux qui s’étaient « acharnés » sur lui. Même le parquet de Bruxelles classait vite fait des centaines de dossiers comme à la bonne époque de l’affaire Pandy. Ah oui ! Vraiment, qu’il est réconfortant de retrouver la Belgique de toujours. Même que, si l’on continue comme ça, on aura à nouveau cinquante ans de CVP. Tindemans à la tête de l’état ? Quel oxygène !

Alain Bereneboom

Paru dans LE SOIR

JOE, MORT A 17 ANS

chronique
En vrac, au fil des jours :
– Les deux suspects « sont d’origine nord-africaine » (le porte-parole du parquet de Bruxelles).
– Les deux suspects sont de nationalité polonaise (le parquet de Bruxelles).
– Les deux suspects sont d’ « appartenance » tzigane (le parquet de Bruxelles).
– Le parquet déclare « déplorer l’information « fausse » qu’elle a diffusée sur l’origine des suspects mais précise : « Nous ne présentons pas d’excuses ».
– Glenn Audenaert, directeur judiciaire de la police fédérale fait remarquer que «la police fédérale n’a jamais évoqué le fait qu’il s’agissait de nord-africains. »
– Le bourgmestre d’Anderlecht, J. Simonet, déclare : « Je ne crains pas que ma commune soit stigmatisée. Le jeune arrêté est scolarisé à Anderlecht mais il est domicilié à Saint-Gilles. »
– Le jeune M., un des suspects, est « un élève adorable et poli qui levait le doigt avant de poser une question. »
– Le jeune M. avait déjà fait l’objet d’un dossier au parquet de la jeunesse pour vol avec violence en compagnie d’autres mineurs.
– La ministre de la justice, Laurette Onkelinkx, estime qu’il faudrait « travailler au système éducatif pour éviter, en amont, ce genre de faits divers ». Mais, selon, Marie Arena (le lendemain), il ne revient pas à la Communauté « de canaliser les réactions au meurtre du jeune homme. »
– 480 bus du T.E.C. sont équipés de caméras de surveillance.
– « Le TEC nous rapproche tous. »
– 20 employés (des emplois Rosetta…) accueilleront désormais les victimes des violences dans les Maisons de Justice
– Si un parent ne répond pas à la convocation d’un directeur d’école, il sera passible d’amendes et même de prison
– Le président du P.S., Elio Di Rupo, souhaite une réunion des présidents des parlements. Le président du M.R., Didier Reynders, trouve l’idée mauvaise. Ecolo réclame un cahier des charges des sociétés de transport comme base de travail. Le C.D.H. demande une pause dans l’examen du projet de loi sur la protection de la jeunesse (examiné entre temps).
– Le 24 juin 1995, disparaissaient Julie et Melissa. Le 12 avril 2006, mourait Joë.
– Car la mort a grimpé par nos fenêtres, elle est entrée dans nos palais, elle a fauché nos enfants dans la rue, les jeunes gens sur les places (Jérémie, IX, 21).
– La mort n’est rien. Ce qui importe, c’est l’injustice (Albert Camus).
– Si on demande pourquoi nous sommes morts, dites que c’est parce que nos père ont menti (Rudyard Kipling).
– Nous savons que chaque homme est mortel, mais non que l’humanité doit mourir (Simone de Beauvoir).

Alain Berenboom
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Paru dans LE SOIR

ALLO, BELGACOM ?

chronique
Ce n’est pas pour me vanter mais je ne suis pas bricoleur. Quand mon téléphone est en panne, je suis tout juste capable de l’enlever de la prise et de l’apporter à la boutique Belgacom la plus proche. Et là…
La dame qui me reçoit ressemble plutôt à une vendeuse de bijoux de fantaisie de la galerie de la Toison d’Or qu’à la responsable du service après-vente d’un service public. Service public ? A peine a-t-elle entendu mes doléances et contemplé, sans y toucher, mon pauvre appareil poussiéreux qu’elle me lâche, avec une moue dégoûtée et un regard glaçant : « Monsieur, je suis une commerciale, pas une technicienne ! »
Ah bon ? Dans la boutique Belgacom, un abonné Belgacom ayant acheté un appareil Belgacom ne peut trouver une oreille complaisante, même pas compatissante ?
« Non, Monsieur, réplique la virago accrochée à son comptoir en verre transparent comme Tom Boonen à son vélo. Vous ne vous êtes pas rendu compte que nous vivons dans une société de consommation ? (Là, bravo ! Elle a réussi à me juger d’un seul coup d’œil) Votre appareil ne marche plus ? Hé bien, faites comme tout le monde. Jetez-le et achetez-en un autre. »
Et de se détourner de cet abonné, dinosaure d’une autre époque, à la recherche d’un client, un vrai, prêt à acheter un MP 3, à souscrire une ligne ADSL et à souscrire en prime un abonnement à Belgacom TV, la vitrine culturelle du service public.
Je regarde autour de moi. Y a-t-il des caméras cachés ? Est-ce un gag provoc pour la télé ? Belgacom essaye-t-elle de tester le degré de résistance de sa clientèle (les pros du marketing sont prêts à tout) ? Ou suis-je entré par mégarde dans une boutique d’un concurrent ? Non, partout le logo triomphant de l’ex-service public.
« Bon, fis-je d’une petite voix résignée, puisque vous m’y invitez si gentiment, je vous abandonne mon fidèle téléphone et j’en achète un autre. Montrez-moi donc les derniers modèles. »
M’étais-je irrémédiablement perdu à ses yeux de « commerciale » moderne ? Au lieu de se jeter sur le pigeon que j’étais devenu, la dame, désignant un présentoir d’une vingtaine d’appareils, me dit avec un soupir d’agacement : « Ils sont tous là, monsieur. Vous n’avez qu’à choisir ». Et d’ajouter perfidement, après m’avoir radiographié : « Le moins cher, c’est la quatrième.» Comment avait-elle deviné ?
« Le quatrième ? balbutiai-je, essayant encore contre vents et marées de ressembler à un client potentiel. En partant de la gauche ou de la droite ? »
Cette histoire (vraie) s’est arrêtée ici. Elle illustre parfaitement à quoi ressemble un service public qui essaye de singer une entreprise privée…

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

PS : il existe (ailleurs que dans le quartier de l’ULB) des vendeurs Belgacom délicieux et efficaces. C’est à eux que ce billet est dédié.

LA CENE, ETC

chronique
A la veille de Pâques, un chercheur astucieux vient de ressusciter l’évangile selon Judas que l’on croyait perdu. Dans son livre, si le meilleur disciple de Jésus reconnaît qu’il a trahi son maître, il ajoute que trahison n’est pas traîtrise : l’Iscariote aurait agi sur les instructions de Jésus lui-même.
La thèse ne paraît pas absurde. Si Jésus n’était pas mort en martyr mais, comme vous et moi, de vieillesse au fond de son lit, il n’est pas sûr qu’il soit parvenu à sauver l’humanité (Et, à voir l’état de la planète depuis deux mille ans, on n’ose pas imaginer à quoi ressemblerait le monde si Jésus ne nous avait pas sauvés).
Cette histoire devrait inspirer quelques personnages en mal de reconnaissance. Cène, trahisons du disciple, crucifixion, résurrection, quelle belle formule pour relancer une carrière ! Pensons aux politiciens. Faute de rebondissements spectaculaires, trop d’hommes politiques finissent usés, oubliés, discrédités. Qu’ils prennent exemple sur le duo Jésus-Judas.
Nous évoquions récemment les mésaventures de Chirac. Un scénario diabolique, le seul sans doute, pourrait encore barrer la route de l’Elysée à Nicolas Sarkozy : l’adaptation de l’évangile à la France.
La cène : la majorité ressoudée se congratule. La trahison : Villepin dénonce Chirac devant l’opinion publique : c’est lui qui m’a fait la peau, le salaud ! Crucifixion : face à ce coup de Jarnac, Chirac démissionne. Je me sacrifie pour la France ! Nouvelles élections : Chi-Chi revient, à la demande générale. Tes meilleurs amis t’ont laissé tomber, Jaco. Mais pas les Français. Ils sont avec toi ! Exit Sarkozy, Royal et les autres. Et on sonne les cloches…
Au P.S.aussi , l’idée pourrait servir à faire oublier les affaires et autres déceptions d’une trop longue présence au pouvoir,.
La cène : le congrès ; tous les camarades s’embrassent ; on est tous copains, on se serre les coudes. La trahison : à la surprise générale, la fidèle Laurette O. annonce dans une conférence de presse dramatique qu’elle se présente à la présidence du parti pour sauver le PS, la Wallonie, le pays. Crucifixion : Elio jette sa carte du parti et s’inscrit au CD&V. Résurrection : devenu président du CD&V (avec lui, les choses ne traînent jamais), Elio est désigné comme premier ministre. Sonnez les cloches…
Comme on le voit, ce genre de scénario peut se multiplier autant que les petits pains. Il est toujours gagnant. Joyeuses fêtes de Pâques !

Alain Berenboom
Paru dans LE SOIR

P.S. Un livre à signaler pour vos vacances, un roman hollandais, façon grand roman américain: « Malibu » de Léon de Winter (Le Seuil). Une tragédie (la mort d’une jeune fille vue par son père, scénariste raté) sous la plume d’un humoriste (venu de ‘s Hertogenbsoch).

FORZA CHIRAC !

chronique
Triste fin de règne pour Chirac, a-t-on pu lire sous la plume de plusieurs journalistes. Allons donc ! Il y a longtemps que ce grand fou ne nous avait autant amusés. Quel plaisir de retrouver sa façon ludique de secouer la politique, qui nous change du lamento des politiciens chagrins à la mode d’aujourd’hui. Dans le genre ludique, Chirac a toujours fait fort. Rappelez-vous (même si ça remonte à la préhistoire) de la succession de coups de théâtre qui ont égrené son parcours dès le début de son interminable carrière. Coup de poignard à son complice Chaban-Delmas pour faire élire Giscard à la présidence de la république puis carotide tranchée à Giscard pour aider Mitterrand à devenir président. Elimination du triste pépère Jospin qui croyait faire campagne « à gauche » : c’est Chirac qui était apparu comme le champion de la lutte contre la fracture sociale – ramassant au passage 80 % des suffrages, un score que même le général de Gaulle n’avait pu égaler.
Passons sur l’élimination d’Edouard Balladur, son ami de vingt ans, la décapitation de son plus fidèle valet, Alain Juppé, condamné à sa place pour divers petits méfaits à la ville de Paris et à la présidence du RPR. Et le passage à la trappe ou au placard doré de tous ses meilleurs amis politiques, devenus inutiles ou encombrants.
Depuis Alexandre Dumas, personne n’a réussi à écrire en France des aventures aussi palpitantes, surprenantes, rebondissantes. Chirac, c’est les trois mousquetaires à lui tout seul (faute de comparses), le héros et le traître à la fois, Louis XIII, Richelieu et d’Artagnan en un seul homme.
Seule ombre au tableau : la femme du héros. Dans le rôle de Milady, Bernadette ne fait pas le poids. La messe le dimanche, le pèlerinage à Rome. Le personnage n’a pas le panache des autres créations de Chi-Chi. Il y a comme une erreur de casting. Mais, il faut le reconnaître, elle est la seule à avoir survécu à tous les complots.
Le pauvre Villepin, aussi, se croyait indestructible, persuadé d’avoir apprivoisé le grand fauve. Oubliant cette règle essentielle du cirque : une bête sauvage ne peut jamais s’empêcher de mordre même au risque de mettre en péril sa propre vie. Avec son expérience politique, on ne peut croire en effet que Chirac n’a pas vu venir le tsunami qui a emporté son premier sinistre. Dans le climat de peur du changement qui règne en France, d’anti-libéralisme quasi religieux, son projet mal ficelé, non concerté, ne pouvait qu’enflammer le pays. Chirac le savait. Il s’est tu. Trop excité à l’idée de se payer un bon petit coup de jeune après trop d’années d’ennui Raffarin. La carrière de Chirac a commencé dans l’euphorie de mai 68. Il est assez réjouissant qu’il ait choisi de l’achever par un pied de nez dans le bruit et la fureur.

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

UNE PATRIE D’HOMMES BIEN

chronique
Pendant qu’une partie des Français manifestent, la planète continue de tourner. Cessez de vous lamenter : Kurt Vonnegut junior vient de livrer un petit livre qui vaut ses meilleurs romans (« Un Homme sans patrie », Denoël). Cela faisait quinze ans que l’écrivain le plus allumé des années soixante et septante nous avait délaissés pour la peinture ou pour la paresse. D’accord, l’auteur du génial « Abattoir 5 » et du « Berceau du Chat » (réédités chez Points-Seuil) a aujourd’hui plus de quatre-vingts ans et il fume toujours (même qu’il promet un sacré procès aux fabricants de tabac qui le menacent de mort par écrit depuis tant d’années !)A côté du portrait qu’il nous livre de l’Amérique, B.H.L. a l’air d’un petit vieux velléitaire.
Vonnegut n’a pas de mots assez durs pour vilipender l’administration Bush, le mal élu. « J’ai à présent quatre-vingt-deux ans. Merci, bande de rats. La dernière chose que j’aie jamais souhaité, c’est d’être en vie à une époque où les trois hommes les plus puissants de la terre s’appellent Bush, Dick et Colon ». Ou encore : « En écrivant que nos dirigeants sont des chimpanzés ivres de pouvoir, est-ce que je cours le danger de ruiner le moral de nos soldats qui combattent et meurent au Proche-Orient ? Leur moral, comme celui de tant de corps en vie est déjà en miettes. Ils sont traités comme je ne l’ai jamais été : tels les jouets qu’un petit garçon riche a reçus pour Noël. »
La guerre, Vonnegut la connaît, hélas. Prisonnier de guerre en Allemagne, il est l’un des rares survivants du bombardement de Dresde. Une expérience qu’il a racontée (de façon hilarante) dans son fameux « Abattoir 5 » et sur lequel il revient ici en le dénonçant comme « le plus grand massacre de l’Europe » : 135.000 personnes (des civils) tués par les bombardements britanniques dans la nuit du 13 février 1945.
La destruction de la planète, la folie du pétrole et quelques autres démences de notre époque sont disséquées avec le même vitriol mais Vonnegut s’attarde aussi sur la définition du crétin, l’importance de l’humour et dresse le portrait tendre de quelques amis, notamment du magnifique dessinateur d’humour Saul Steinberg.
A l’heure du discours consensuel, quand chaque mot est pesé et emballé, les aspérités gommées, les conflits niés, il est revigorant d’entendre une voix qui crie vrai, fort et drôle et qui prend le risque de choquer (toujours avec art).
Un pays où vivent en même temps Bush junior et Vonnegut junior ne peut être tout à fait mauvais.

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

P.S. : Encore un livre à signaler pour vos vacances, un roman hollandais (façon grand roman américain) : « Malibu » de Léon de Winter (Le Seuil). Une tragédie (la mort d’une jeune fille vue par son père, scénariste raté) sous la plume d’un humoriste (venu de ‘s Hertogenbsoch, comme quoi…).

LA COURSE AU HOOLIGAN SAUVAGE

chronique
Haro sur le fringant capitaine du Standard ! Sergio Conceicao a craché sur l’adversaire, bousculé l’arbitre avant de sortir du terrain, torse nu. D’accord, c’est scandaleux. Mais, s’il y avait eu méprise ? Si le soulier d’or avait cru que, pour se faire entendre en Belgique, il fallait désormais éructer ? Hommes et femmes politiques, industriels, même juges et journalistes, tout le monde semble en effet gagné ces temps-ci par le syndrome du hooligan sauvage. Chez ces gens-là, les crocs-en-jambe sont sans doute moins spectaculaires, les crachats plus feutrés, la bousculade moins physique. Mais pas moins traîtres.
Voyez par exemple comment Olivier Maingain a brandi la carte rouge contre son rival, Didier Gosuin (cumulant les rôles d’arbitre et de joueur). On regrette d’ailleurs que le challenger ait disparu aussi discrètement alors qu’il avait si bien commencé à cracher son venin. Et quel dommage que le pimpant bourgmestre d’Auderghem n’ait pas quitté la tribune, torse nu, en jetant au passage veste, chemise et cravate à la figure de son ex et futur président.
Que dire aussi des critiques de certains journalistes à propos du prince Philippe en voyage économique en Afrique du sud ? Une mission brillante et réussie, d’après la plupart des participants, y compris le très peu royaliste ministre Van Quickenborne. Mais pour alimenter leurs objectifs très peu journalistiques et très bassement politiques, quelques messieurs n’ont rien trouvé de mieux que de faire une affaire d’état de la plainte d’un quidam, vexé que le prince ait osé ne pas le reconnaître alors qu’il l’avait déjà croisé, paraît-il, dans l’un ou l’autre pince-fesses. La manœuvre de ces messieurs s’appelle un tacle sournois. Sur le terrain, il vaut une carte rouge (à Anvers, une carte noire…)
Et la saga du survol de Bruxelles ? Un tribunal oblige le gouvernement à disperser les vols, un autre à les concentrer. Ces deux juges ont fait mieux que se cracher à la figure. Ils se sont carrément marché sur la tronche ! Comme ces politiciens plus soucieux de la chasse aux voix de préférence qu’à la sécurité des passagers et des habitants. Tiens, une idée : puisque la route Onkelinckx s’est enlisée dans un champ de patates, ne pourrait-on suggérer que les avions descendent désormais sur Bruxelles-national en survolant les terrains de football de la capitale plutôt que les maisons ? Au passage, le bruit étouffera peut-être les injures, les cris et autres délikatessen que s’échangent joueurs et supporters

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

PS : Un roman hollandais (façon grand roman américain) à recommander absolument : « Malibu » de Léon de Winter (Le Seuil). Une tragédie (la mort d’une jeune fille vu par son père, scénariste raté) sous la plume d’un humoriste.

LE PETIT CHEMIN QUI SENT LA NOISETTE

chronique
Lu dans la Petite Gazette du 15 mars dernier : « Au cours d’une balade à vélo, une habitante de Thibodaux, en Louisiane, a découvert par hasard sur un tas d’ordures une édition d’époque en 17 volumes des « Misérables » contenant ce qui semble bien être un mot d’amour et une note personnelle, écrits de la main même de Victor Hugo. »
Cette dépêche de l’agence A.P. me hante. Depuis, ma vision du monde a basculé. Ainsi que mes certitudes. J’ai toujours pensé qu’il y a une explication à tout. Et que les gazettes me la fourniront presto. Or, l’affaire de la vélocipédiste de Thibodaux remet les pendules à l’heure : rien que des questions sans réponse.
D’abord, celle-ci : comment une dame circulant à vélo le long de la décharge publique a-t-elle réussi au passage à apercevoir dans le tas d’ordures entre un frigo abandonné, deux vieux matelas, des tas de canettes, les débris d’un moteur et des matières molles non identifiées, dix-sept volumes de Victor Hugo ?
Autre mystère : La ville de Thibodaux est renommée pour le magnifique bayou qui l’arrose, le bayou Lafourche, que les touristes viennent admirer de partout. Les promeneurs peuvent aussi parcourir les kilomètres de sentiers du parc Peltier. Pourquoi donc une énigmatique vélocipédiste a-t-elle préféré hanter le dépôt d’immondices plutôt que de flâner le long des petits chemins qui sentent bon la noisette?
Et cette touche finale : le livre contient « ce qui semble être » un mot de la main de Victor Hugo. Qu’est-ce que ça veut dire ? Le « mot » est-il d’Hugo ou pas ? Qui va trancher ? Et surtout, quel est ce mot ?
Cette interrogation encore : pourquoi une habitante de Thibodaux a-t-elle songé à charger sur son porte-bagages dix-sept volumes d’un ouvrage rédigé dans une langue qu’elle ne comprend pas (même le site officiel de la ville est uniquement en anglais) ?
Qui parle encore français dans les bayous de la Louisiane, sinon les centenaires ? Y a-t-il des mamies centenaires cyclistes à Thibodaux ?
Cette affaire simple est décidément beaucoup plus embrouillée qu’il ne paraît à la première lecture. Or, personne ne l’a décodée. Que faut-il alors penser des niouzes apparemment plus complexes que la presse nous déverse heure après heure ? Agissements des mouvements palestiniens ou de l’armée israélienne, chaos irakien, rodomontades de Chavez au Vénézuela, influence supposée des religieux sur la politique américaine, position de la fédération socialiste de Charleroi sur les paris chinois, dessous des prix littéraires et ceux des belles dames, j’en passe et de plus byzantines. Trente ans après, Dutronc aurait-il toujours raison ? On nous cache tout, on ne nous dit rien.

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

MALAISE DANS L’AFFAIRE ERDAL

chronique
D’où vient ce sentiment de malaise dans l’affaire Erdal ?
Du cafouillage des agents de la sûreté ? Depuis l’apparition des bouffons (qui coïncide avec l’arrivée de la civilisation), on sait que rien n’est plus réjouissant que d’assister aux ébats de pandores maladroits. On n’est donc pas vraiment surpris que trente deux agents aient perdu les traces d’une petite dame qui s’est enfuie en autobus. Qui a jamais cru que les Dupondt de la Sûreté belge avaient été formés par le Mossad ? Je dirais même plus : qui a jamais cru que le Mossad belge avait été formé par les Dupondt?
Non, le malaise vient de ce que madame Erdal, soupçonnée de délits graves mais aussi candidate réfugiée politique, attendait tranquillement son jugement (et l’examen de la demande d’extradition vers la Turquie) dans une petite maison confortable, feu ouvert dans le salon et armes d’assaut dans la cave, juste à côté de la réserve de vin.
Le groupe dont madame Erdal fait partie a du sang sur les mains (quoique madame Erdal, suspectée d’avoir prêté la main à un triple assassinat, n’a pas encore été condamnée de ce chef). Rien n’excuse les méthodes de ce groupe, sa violence, sa prétention de décider de la vie et de la mort de ses victimes. Et certainement pas la violence d’état qui, hélas, continue de tacher la plus grande république laïque d’Orient, la négation du génocide arménien, la ségrégation de ses minorités, les méthodes musclées des groupes d’extrême droite qu’elle tolère ou les procès politiques contre ses intellectuels (poursuites contre l’écrivain O. Pamuk ou condamnation du vieux sage de la littérature turque, Yachar Kemal, l’auteur de la magnifique saga de Mèmed le Mince).
On pourrait se réjouir, avec la ministre de la justice, que madame Erdal ne soit pas restée en prison en attendant son jugement, qu’elle a bénéficié de la présomption d’innocence. On veut bien croire que les agents de la sûreté étaient aussi là pour la protéger des milices turques. Il est bon de se rappeler soudain le statut spécial des prisonniers politiques instauré chez nous dès le XIXème siècle et dont nous devrions être fiers. Ce qui gêne c’est que ces beaux principes, on a l’impression ces dernières années que tout le monde les avait oubliés. Pourquoi en effet deux poids, deux mesures ? Pourquoi tant de braves gens, qui n’affiche à leur casier judiciaire même pas une contravention pour stationnement interdit à Kaboul, à Rabat ou à Lubumbashi sont-ils enfermés comme des chiens dans des centres fermés, honte de notre système administratif ? Pourquoi eux et leur famille sont-ils traités comme des chiens par la police des étrangers ? Pourquoi des enfants sont-ils détenus comme des chiens au mépris de nos lois si respectables ? Alors, oui, on ressent un certain malaise…

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR