SOUDAN, LE GRAND QUOI

De retour fin mars d’une tournée au Soudan en pleine campagne électorale, la députée européenne Véronique De Keyser nous avait raconté combien la vie politique y était « intense ». A la tête d’une mission d’observateurs de l’Union européenne, elle garantissait la solidité du processus électoral et annonçait le retour à la démocratie.
Véronique-nique- nique, qui croyait que, d’un coup de baguette magique, le chef de l’état, le redoutable Omar el-Béchir, poursuivi pour crime contre l’humanité, allait devenir un président respectable…
N’avait-elle pas entendu les principales figures de l’opposition décider de boycotter ces élections, qu’elles annonçaient truquées. N’avait-elle pas vu que le vote de plus de deux millions de Soudanais, chassés du Darfour par les milices du démocrate el-Béchir, allait compter pour du beurre ? Ni entendu Mia Farrow dénoncer de ceux qui faisaient croire que le bourreau du Darfour allait soudain accepter l’aléa des urnes ?
Après le Guantanamo-club Méditerranée d’Anne-Marie Lizin, on allait découvrir le Soudan-merveilleuse-terre-des-droits de l’homme de Véronique De Keyser.
Que n’avait-elle lu avant de partir à Khartoum  « Le Grand Quoi » de Dave Eggerts (éd. Gallimard) ? Ce n’est pas seulement un très grand livre mais aussi un témoignage précis et poignant de la vie d’un petit Soudanais noir, V.Achak Deng, dont toute la famille et le village ont été massacrés par les milices musulmanes lors de l’abominable guerre menée en 1983 par le pouvoir contre les animistes du sud et qui, d’exil en errance, a réussi par miracle à gagner les Etats-Unis.
Il y a quelques jours, on a vu avec stupéfaction madame De Keyser agiter en riant ses petits doigts devant les caméras. Oui, oui, disait-elle. Je suis rentrée intègre du Soudan. Un pays où a été rétabli la peine d’amputation.
Pourtant, même Véronique, qui avait avalé toutes les couleuvres, a fini par jeter l’éponge à quatre jours du scrutin. Faut dire que M. el-Béchir n’a pas résisté à ses démons habituels. Il a menacé de « couper la langue des observateurs internationaux » ! « Cela ne correspond pas du tout à l’hospitalité traditionnelle du monde arabe » a dit Véronique, qui ne connaît sans doute ni les prisons syriennes ou égyptiennes, ni la vie des femmes en Arabie.
Reste à faire les comptes. A se demander combien a coûté ce cirque, les voyages de tous ces observateurs européens, le travail de leurs collaborateurs. De l’argent qui aurait été tellement mieux utilisé au Darfour ou à ramener le bourreau de Khartoum à La Haye. Et combien de plumes l’Europe laisse à nouveau dans cette lamentable aventure en cautionnant trop longtemps ces élections bidon.

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L’HONORABLE MR OMAR

Monsieur Omar Al-Bachir était, jusqu’il y a peu, le calife, le boss (ou, comment appelle-t-on au juste un président qui s’est mis la couronne tout seul sur la tête ?) d’un pays appelé le Soudan. Principale curiosité, la moitié de sa population a passé des années à massacrer l’autre moitié. Quand la paix a finalement été signée, des centaines de milliers d’habitants de la région du Darfour (en tout cas ceux qui ont réussi à échapper aux milices du calife) se sont réfugiés dans les pays voisins où ils survivent au milieu du désert, sans rien, sinon l’aide internationale. De mâles résolutions ont été prises à l’ONU pour que les pays civilisés (et les autres, ceux qui fournissent le lot habituel de casques bleus) ramènent ces gens chez eux et que le gouvernement du Soudan redevienne un peu plus présentable. Opération difficile pour des dirigeants qui avaient jadis invité Oussama Ben Laden à y installer le centre de ses activités.
Bref, toutes ces histoires d’Arabes et de Noirs n’ont guère ému le bon peuple de chez nous jusqu’à ce qu’un tribunal international installé en Hollande décide un beau jour d’inculper Mr Omar pour crimes contre l’humanité et prie les états membres de l’ONU d’arrêter la calife au passage pour le renvoyer vers La Haye où une petite tente bien chauffée l’attend, juste à côté de celle de Mr Radovan Karadzic, un de ses collègues déchus.
Quelle maladresse ! Quel manque de diplomatie ! Ces juges avaient-ils mangé trop de fromage ? bu trop de genièvre ? Mr Omar qui ne dérangeait personne s’est transformé en victime, donc en héros. Soutenu par les démocrates chinois (qui s’abreuvent à son pétrole et à son uranium, extrait du Darfour, comme c’est curieux), égyptiens et libyens, Mr Omar a aussitôt été reçu en grande pompe par la Ligue arabe réunie à Doha. Passant, la tête haute, les portiques de sécurité. Applaudissements, place d’honneur, tout le tralala.
Si le secrétaire général de l’ONU, Ban-Ki-moon, en a avalé sa bouteille d’eau, étiquette et bouchon compris, l’histoire ne le dit pas. Mais c’est la seule raison que je vois au fait qu’il ne soit pas sorti de la séance en claquant la porte.
L’explication de cette provocante invitation est simple : lorsqu’un dirigeant politique assassin est poursuivi par le TPI, c’est parce qu’il est un dirigeant politique assassin ; quand l’honorable Mr Omar est poursuivi, c’est parce qu’il est un dirigeant africain et musulman.
Bien sûr, si le pays de Mr Omar n’était pas une éponge gorgée de pétrole, avec en guise de dessert, une pincée d’uranium, le cher homme serait à l’ombre depuis longtemps. Et sans air conditionné.

Alain Berenboom
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