DUEL à OK VILVORDE

chronique
Vous vous demandez, monsieur Desmet pourquoi les Wallons tirent la gueule et se retranchent au fond de leurs ranchs ?
Prenez un exemple au hasard : Johnny Hallyday. C’était notre meilleur atout. Vous nous le faisiez belge, on l’installait comme attraction touristique dans le village schtroumpf de Charleroi pour chanter avec sa guitare tous les samedis soirs – on était même prêt à le prêter à Bobbejaanland une fois par mois. En échange, on vous laissait BHV et sa réserve d’Indiens. Parce que, soit dit entre parenthèse, BHV, on s’en tape. Si les citoyens de Hal et de Vilvorde ne peuvent plus voter pour des candidats bruxellois, les élus flamands de Bruxelles seront tous Vlaams Belang, tant pis, c’est votre problème. Mais il a fallu que vous chipotiez et notre Johnny, sentant l’odeur de la poudre, a pris celle d’escampette et nous a lâchés dans la plaine juste au moment où le convoi de l’orage bleu allait aborder les régions tourmentées de l’ouest, la passe du diable, la colline des pendus, avant de se retrouver pour le duel à OK Corral. Or, nos réserves sont vides, plus de munitions, plus de dynamite. Même plus de whisky. Nos hommes n’y croient plus et leurs chevaux sont épuisés. Il y a peu de temps, on était même prêt à toucher la plume avec un grand chef sage comme Hermann Cochise, qu’on sentait disposé à fumer le calumet de la paix avec du tabac de la Semois en échange d’un peu de verroterie. Mais vous l’avez écarté au profit des plus excités de vos petits guerriers, type Bart Geronimo qui nous défie de façon arrogante, danse avec ses sauvages, revêtus de leurs peintures de guerre, agitant leurs tomahawks au-dessus de nos têtes. Face à ces provocations, comprenez que, dans un sursaut d’orgueil, nous nous cabrions. Quoique, entre nous, on sait que ça ne durera pas. Et qu’on finira par laisser tomber. Car que pouvons-nous faire ? A part notre super squaw – mais ce n’est qu’une squaw et elle a peu de guerriers – nous ne comptons guère de héros dans nos rangs. Olivier Maingain fait un amusant sorcier et Didier Reynders un pisteur habile. Mais il nous faudrait un Gary Cooper, un John Wayne, un James Stewart, capable de retourner une situation, seul contre tous. Et ils sont tous à Hollywood. Votre grand chef Yves le Tourmenté a raison de se montrer patient. Le train aura beau siffler trois fois, nous, on restera en gare de Dinant…
La suite de l’histoire est écrite. Vous agrandirez votre ranch, vous augmenterez vos troupeaux, vous vous achèterez des éperons d’argent, des chaînes en or. Peut-être même que vous vous offrirez Johnny Hallyday pour vous tout seuls jusqu’à ce que la mer vous ramène jusqu’à nous. Mais, ce jour-là, prenez garde,cvous serez bien obligés de nous le rendre. D’où viens-tu, Johnny ?

Alain Berenboom
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HOMMAGE A HENRY INGBERG

Quand Henry entrait dans une salle de réunion, on se tournait tous vers lui. Si son visage était fermé, tout le monde se faisait aussitôt tout petit. Mais quand il affichait ce magnifique sourire qui le rendait encore plus craquant, nous étions quelques-uns à nous réjouir. Il allait nous distiller quelques bons mots, nous réveiller de la langue de bois ambiante par quelques répliques cinglantes et drôles dont il avait le secret.
Henry détestait la langue de bois, la lenteur bureaucratique, les chipotages politiques.
Mais il en jouait car il le mettait au service d’une grande ambition.
Je l’ai vu essayer d’imposer seul contre à peu près toute l’Europe l’exigence de contreparties culturelles pour notre production audiovisuelle, se battant contre la Commission européenne, les grands organismes de télévisions privées, jusqu’à la Cour de Justice de la Communauté européenne.
Il avait la candeur et la noblesse de Don Quichotte mais aussi la malice et le pragmatisme du Prince de Machiavel.
Il avait un dessein dans ce pays qui en manque tant. Il croyait dans l’importance de la culture, des créateurs. Mais il croyait aussi dans la nécessité pour y arriver d’une collaboration, des investissements des industries culturelles.
Cette réconciliation entre industrie et créateurs, cette ambition de joindre le rêve de l’artiste et le projet de l’entrepreneur était un message politique qu’hélas peu de politiques ont compris et relayé. Car, chez nous, les politiques ne se posent que quelques instants sur la branche fragile du ministère de la culture pour s’envoler aussi vite vers de plus gras pâturages.
Dans un pays où les hommes et les femmes politiques se cachent quand ils entrent dans une librairie mais courent devant les caméras de télévision dans les stades de football, il était le seul symbole d’une véritable politique du cinéma, du livre, du théâtre en Communauté française.
Résultat : les Diables rouges sont dans les pataflaques tandis que nos cinéastes trustent les prix dans les festivals, dont la Palme d’or, nos comédiens cartonnent en tête des hit-parades, nos auteurs sont en vedette dans les librairies, notre activité théâtrale est inversement proportionnelle au nombre des habitants.
Adieu Henry !
Adieu à une certaine idée de la culture en Communauté française.
Comme le dit Blaise Cendrars « Et le monde, comme l’horloge du quartier juif de Prague, tourne éperdument à rebours. »

Alain Berenboom

BIG BROTHER, BIG SISTER

chronique
D’après tous les sondages, la phrase la plus débitée par les utilisateurs de téléphones mobiles est : « Où t’es ? » Non content de joindre à tout moment leur correspondant grâce à ces appareils maudits, ils exigent désormais de contrôler sa vie privée. La caméra cachée est aujourd’hui partout à nous traquer. George Orwell, réveillez-vous, Big Brother est devenu fou !
Le bracelet électronique va donner à tous ces inquisiteurs en puissance un nouveau moyen de se déchaîner. Le portable, malgré ses avantages, laisse largement insatisfait le macho moyen type « Ma femme s’appelle revient ! » Car il a beau être en mesure d’appeler sa chérie à tout moment, de l’interroger sur l’endroit où elle se trouve, en compagnie de qui et dans quelle position, rien ne prouve que la vérité sort de son Nokia. Avec le bracelet électronique, plus question de tricher ! Chérie a beau prétendre avec un accent de vérité qui ferait fondre le grand maître de l’Inquisition en personne qu’elle est en train d’acheter des poireaux chez Louis Delhaize, votre ordinateur qui reçoit, analyse et explique le signal envoyé par son bracelet ne s’y trompe pas, lui : chérie se promène quelque part entre le Zoute et le Zwin, zone dans laquelle Internet vous l’a confirmé, il n’y a ni poireaux ni Delhaize.
Testé sur une petite échelle sur quelques condamnés et réservé jusqu’ici aux délinquants, le bracelet va pouvoir prendre la place de feue la ceinture de chasteté, dont la disparition fut si regrettée par la majorité des seigneurs et maîtres. Sa mise sur le marché ne sera pas seulement un bienfait pour la paix des ménages, ce sera aussi une occasion de procurer des ressources insoupçonnées au budget de l’état. Fabriquée pour le ministère de la Justice, le pouvoir fédéral aux abois va, en commercialisant ce bijou, trouver de nouveaux moyens financiers. On peut même se demander si l’obstination mise par le côté lion noir de l’orange bleue à régionaliser la justice ne vient pas de son appétit inavoué pour cette nouvelle et juteuse perspective. On ne voit pas d’autres raisons à couper en deux ce département, idée qui est contraire au bon sens et à l’amélioration de l’efficacité, qui dictent comme on le sait toutes les propositions flamandes dans le poto-poto institutionnel.
Le bracelet sera aussi une source d’inspiration pour nos créateurs qui ont le vent en poupe. Car rien n’empêche d’en fabriquer d’audacieux, de coûteux, serti de diamant ou de rubis, pourquoi pas ? Du moment que ça ne mange pas la puce. Il sera sans doute plus facile de convaincre son épouse si le bijou vient du quartier Dansaert.
Nokia a projeté la Finlande dans l’opulence grâce au téléphone portable. Rêvons que la Belgique connaisse le même succès avec le bracelet électronique.

Alain Berenboom
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ETRANGE NAPOLITAINE

chronique
Pendant qu’à Paris s’ouvre une Cité de l’Immigration, l’orage bleu se rabiboche par un accord sur l’immigration. Tonnerre de Brest ! Courrait-il un souffle frais sous les cieux d’Hortefeux et ceux de de Winter ?
Pas si vite ! Dans la France du talk show paillettes permanent, il ne s’est pas trouvé un seul porteur de serviettes de Nicolas 1er pour inaugurer le nouveau musée, même pas les quatre ministres de tutelle. Quant à l’accord péniblement accouché à Bruxelles au bout de plusieurs jours, il est avant tout motivé par le besoin pressant de main d’œuvre dans une Flandre vieillissante et en sur-emploi. Tant mieux pour les plombiers polonais, la nouvelle « green card » profitera avant tout à « nos amis » européens. Beaucoup moins aux ombres qui peuplent les centres fermés, ces prisons peuplés d’innocents qui ne bénéficient d’aucun régime de facilités quelle que soit la terre sur laquelle sont érigées leurs cellules. Comment ? J’ai mal lu ? Les familles avec enfants et les femmes enceintes pourront sortir du Centre 127 bis ? Passer les flics, les miradors et les barbelés ? Oui. Pour être « logés » …dans un nouveau centre « adapté à leurs besoins »… On imagine le décor : des flics, des miradors, des barbelés. Mais avec, en prime, un peu d’herbe et des vaches. Pour que, derrières leurs barreaux, les enfants bénéficient de lait frais. Merci qui?
Ne nous leurrons pas. L’immigration s’est toujours vécue dans des conditions pénibles. Même la glorieuse arrivée des travailleurs italiens dans l’immédiate après-guerre, dont nous avions tant besoin pour nos mines et nos industries, s’est faite entre deux haies de gendarmes et dans les baraquements qui servaient à loger les prisonniers de guerre allemands (voyez les ouvrages de A. Morelli et les documents de l’IHOES). Et le regroupement familial n’a longtemps été qu’un rêve. Mais, beaucoup de ces immigrés ont construit la Belgique (et la France, sans parler évidemment des Etats-Unis). Et l’on a souvent trouvé chez eux et leurs enfants un amour du pays (notamment pendant les années de guerre) parfois plus profond que celui de pas mal de braves gens « de souche ». L’étrange Napolitaine (chère à Pierre Dac et Francis Blanche) est devenue un grand-mère comblée et fière de ses petits-enfants. Elle n’est pas la dernière à dérouler le drapeau tricolore même si elle a gardé l’amour de sa terre d’origine. On peut aimer la Belgique et l’Italie, le Maroc ou la Pologne. Mieux vaut trop d’amour pour plusieurs cultures que pas d’amour pour soi-même. Ou, comme le dit encore Pierre Dac (lui-même excellent fils d’immigré) : « Quand nous saurons une bonne fois d’où nous venons et où nous allons, nous pourrons alors savoir où nous en sommes ».

Alain Berenboom
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C’EST PAS CHINOIS

chronique

L’augmentation des prix du lait, de la farine, de la pâtisserie, du chocolat ? Paraît que c’est la faute aux Chinois. L’essence aussi, l’acier, les composants électroniques et que sais-je encore. Dites donc, il y a quelque chose qui m’échappe: nous avons liquidé nos usines textiles et notre sidérurgie et renoncé aux industries électroniques parce que tous ces produits, fabriqués bien moins chers en Chine, nous revenaient à trois francs six sous, d’après les explications des économistes –des pros toujours très futés. Grâce aux petites mains malingres des braves enfants chinois, nous pouvions offrir à nos gamins des baskets made in USA et à nos amies des pulls made in Italy à des prix défiant toute concurrence.
Les baskets, les ordinateurs, les DVD et les pulls sont toujours aussi bon marché mais, surprise, le prix du blé et du lait explosent. A cause des Chinois ? Hé oui ! On avait oublié que là-bas aussi les enfants grandissent. Les braves petits Chinois malingres qui se contentaient d’une poignée de riz avec un bol de soupe les jours où ils avaient dépassé leur quota, veulent maintenant manger comme nous. Trois repas par jour, du pain sept céréales, du chocolat et des gâteaux. Pourquoi pas des pralines pendant qu’on y est ? Non, mais où va-t-on ? Et comment les Chinois sont-ils passés d’Oncle Bens à Godiva ?
On avait tout fait pour éviter ça, poussé les autorités de Pékin à libéraliser l’économie, fermé les yeux sur Tian’anmen, le Tibet et le reste. D’accord avec un parti communiste régnant sans partage, des camps pour faire taire les opposants, une censure stalinienne, la police et l’armée pour réprimer les mouvements sociaux. Et, à la télé, de la pub autant que vous en voulez mais pas de débat.
C’est la pub qui nous a tués. Peut-être que si la télé avait offert des tribunes politiques, des empoignades entre un Sarkozy local et une Royale col Mao, les Chinois se seraient passionnés pour les joutes électorales au lieu de se jeter sur la bouffe et les produits de chez nous. Si vous aviez le choix entre la diffusion intégrale d’un discours de Leterme à la tribune du C.D.&V. et un spot publicitaire de Coca-Cola ou de Panzani, que regarderiez-vous ? Hélas, les Chinois sont comme nous. Cruelle découverte, un Chinois ressemble plus à un Belge qu’à un Martien.
Prenons-en notre parti. Puisqu’ils s’inspirent de nous, inspirons-nous d’eux. Il serait temps de rouvrir nos usines, de recommencer à fabriquer des pulls, des ordinateurs et des baskets et de les vendre aux Chinois. A condition évidemment de nourrir nos travailleurs avec un bol de riz. Mais ce bol de riz, on l’achète à qui ? Aux Chinois ?

Alain Berenboom
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