Le mystère de la femme coupée en morceau reste entier

C’est en grattant le papier peint défraîchi de la chambre à coucher que je tombai sur le premier exemplaire du « Soir ». Sous le papier, mon père avait d’abord collé une couche de vieux journaux. Des « Soir » des années trente, de l’époque où il a débarqué ici, venant d’un petit village, près de Varsovie. En Pologne, un juif n’avait pas accès à l’université. Comme il voulait étudier la pharmacie, il avait choisi la Belgique, terre d’accueil en ce temps-là. Pour apprendre le français, il lisait tous les jours le journal à haute voix à son copain de chambrée, un étudiant polonais en sculpture. Ce sont ces gazettes, clés d’entrée dans son nouveau pays, qu’il avait collées sur ses murs.
Un titre attira mon attention: une interview de la reine Elizabeth où elle parlait de l’éducation de ses enfants (« envoyés dans des écoles publiques », ils sont « traités comme les autres élèves ») et du handicap pour elle de poursuivre une carrière d’artiste (elle était l’élève du violoniste Eugène Ysaye). Mais, ajoute-t-elle, « le génie réel toujours se manifeste et s’impose. Il surmonte même le désavantage du sang royal ». Autre titre quelques jours plus tard sur la grogne des soldats obligés de garder le sénat, dont la séance du jeudi s’était prolongée tard dans la soirée : « Il fallait bien que cela se produise aujourd’hui, justement le jour des frites ! » s’écriaient les troufions mécontents. « Espérons qu’à l’avenir quand le sénat voudra faire du zèle, il choisira un autre jour, par mansuétude pour nos braves troupiers » concluait le journaliste.
Plus le papier tombait, plus j’avais de mal à poursuivre mon entreprise de rénovation. Toute la jeunesse de mon père défilait devant mes yeux. A travers les lambeaux de journaux déchirés, je revivais ses émotions dans le désordre. Pendant qu’il tentait de maîtriser la langue française, la situation politique devenait de plus en plus inquiétante. « Hitler gagne les élections allemandes » lit-on en septembre 1930. « Lorsque le parti national-socialiste prendra le pouvoir, une Haute Cour sera instituée qui fera rouler des têtes dans le sable », annonce-t-il. En mai 1936, les élections bouleversent l’échiquier politique: Rex envoie 21 députés à la chambre, les nationalistes flamands gagnent 8 sièges. Le 24 octobre 1929, un étudiant italien en droit, Fernando de Rosa tire sur le prince héritier d’Italie Umberto, venu à Bruxelles demander la main de la princesse Marie-José. C’est Paul-Henri Spaak qui assura sa défense: « Tout le monde aime notre Roi, plaida-t-il, parce qu’il est fidèle à ses engagements. Si le roi d’Italie avait pu avoir d’aussi fières paroles, le fascisme n’aurait pas été installé en Italie et mon client ne serait pas ici ! » Apparemment, Umberto s’était sorti sans trop de mal de l’attentat puisque, dans la « petite gazette » quelques semaines plus tard, paraissait ce conseil : « Si toutes les dames qui accompagnent la princesse Marie-José en Italie à l’occasion de son mariage, sont munies de ceintures élastiques, le voyage en chemin de fer ne les fatiguera pas. Venez chez C.C.C., rue Neuve, Brux. »
L’obscurité était tombée. Mes travaux n’avaient guère avancé. L’électricité était coupée. Le chemin de terre qui menait à la route était dangereux, bordé d’un fossé dissimulé par les arbres. Je n’avais pas le courage de rentrer chez moi. Pour la première fois depuis sa mort, je me résolus à coucher dans le lit de mon père.
A peine m’étais-je étendu sur le matelas, roulé dans mon manteau, que je m’endormis. Je fis un curieux rêve. Les murs qui m’entouraient, aux papiers à moitié arrachés, s’ouvraient lentement, tel un rideau de scène, laissant entrer mon père. Il s’avança, vêtu d’un habit noir très chic, chapeau haut de forme et canne vernie à la main, en chantant « Boum » de Charles Trenet sous les feux des projecteurs. Les applaudissements de la salle m’éveillèrent en sursaut. A travers la fenêtre ouverte, des milliers d’étoiles m’observaient en silence. J’avais le cœur battant. Pourtant, elles avaient veillé sur mon père durant toute sa vie. Je vidai une bouteille d’eau. C’est alors que me revint le souvenir d’une histoire de famille, celle du magicien de Verviers.
Comme mes grands-parents n’avaient pas les moyens de financer les études de mon père à Liège, il avait longuement cherché un boulot avant de tomber sur l’annonce d’un magicien du Grand Théâtre de Verviers. Mon étudiant de père devait jouer le rôle du spectateur honnête, le type qu’on fait monter sur la scène à la fin du numéro de la femme coupée en morceaux pour garantir à la salle qu’il n’y a pas de truc. Sa méconnaissance du français, qui lui avait fermé tant de portes, était cette fois un atout. Un étranger de passage rassuraient les spectateurs sur son innocence. Le magicien lui demandait: « Alors, monsieur, pouvez-vous nous dire ce que contient le coffre?
 » – Rien, répondait mon père. Il est vide.
 » – Vide? répétait le magicien avec un sourire incrédule.
 » – Imaginez ça, disait mon père au public. La femme coupée en deux a été escamotée. Bon Dieu, qu’est-ce qu’elle est devenue?
 » – Plus de corps, pas de crime! déclarait le magicien en s’inclinant sous les applaudissements. Merci de votre aide, monsieur. On souhaite la bienvenue en Belgique à notre aimable témoin. Et le spectacle continue! »
Suivi par un rai de lumière, mon père retournait à son fauteuil où il découvrait l’assistante, parfaitement recollée, un grand sourire aux lèvres. La mise en scène était très réussie et le spectacle avait beaucoup de succès.
Mais un soir, les choses ont mal tourné. Le magicien a ligoté son assistante, l’a déposée dans le coffre et il a refermé le couvercle. Pendant que retentissait une musique inquiétante, il a saisi la scie et s’est mis au travail. Le cérémonial semblait plus long et plus pénible que d’habitude. Quand il s’est relevé, le magicien avait l’air blême. Au lieu de chercher un spectateur au hasard, il s’est tourné vers mon père sans hésiter et lui a demandé sèchement de le rejoindre sur scène. Lorsque le coffre s’est ouvert, mon pauvre père a failli tourner de l’œil. Au lieu de disparaître par le double fond, l’assistante gisait à l’intérieur de la boîte, baignant dans son sang, le corps coupé en deux.
« Alors, monsieur, avez-vous contrôlé le contenu du coffre? demanda le magicien d’une voix rauque.
 » – Oui, parvint à articuler mon père.
 » – Vide, n’est-ce pas? suggéra précipitamment le magicien.
Mon père se contenta de hocher la tête. Il avait absolument besoin de son salaire.
 » – Plus de corps, pas de crime! conclut le magicien d’un ton funèbre, en faisant signe à mon père de regagner sa place.»
C’est ainsi que se termina sa carrière artistique. Bien des années plus tard, alors qu’il était devenu pharmacien, j’ai souvent entendu les clients dire de lui que ses préparations faisaient des miracles et qu’il était « un vrai magicien ». Quant à son employeur, il disparut, paraît-il, dans la débâcle. J’ai toujours cru que cette histoire avait été inventée par mon père. Mais, le lendemain, en nettoyant le grenier, je tombai sur un exemplaire du « Soir » jaune et sale de septembre 1939, qui annonçait en titre, barrant toute la première page, « Le Reich allemand entre en guerre contre la Pologne ». Je croyais que c’était le souvenir de cet événement tragique (où avaient péri ses parents, son frère, sa sœur et la plus grande partie de ma famille) qu’il avait voulu conserver, jusqu’à ce que je tombe en pages intérieures sur un articulet souligné au crayon bleu qui signalait que l’ancien magicien du Grand Théâtre de Verviers était recherché pour meurtre, sous le titre « Le mystère de la femme coupée en morceaux reste entier ». Et je me réjouis que mon père ait trouvé la Belgique comme terre d’asile.

Alain Berenboom

Janvier 2005

Paru dans le journal LE SOIR

Camp de la mort

Primo Lévi, pourtant génial écrivain, disait que les mots ne peuvent rendre compte de l’horreur des camps de la mort. Les mots comme les images affadissent une réalité indicible. Ce mal-là dépasse entendement et raison. Ecrire sur Auschwitz ou pas ? Je comprends les arguments des uns et des autres. Chez mes parents, on ne parlait pas des membres de la famille disparus dans les camps : le frère et la sœur de mon père, mon grand-père, la mère de ma maman. Quelques visages sur des photos jaunies écornées. Et des cousins éloignés à jamais. Au détour d’une phrase, j’ai compris leur sort, vaguement, sans savoir où ni comment ils étaient morts. Peut-être mes parents l’ignoraient. Dans le ghetto où ils avaient été parqués ? pendant le voyage en wagons à bestiaux ? Dans un camp ? Dès que je pointais l’oreille, mes parents, gênés, passaient à autre chose. On préférait parler des survivants, ma grand-mère qui avait réussi à s’enfuir par les égouts du ghetto de Varsovie et avait été recueillie par des paysans polonais parce que (précision terrible) elle était plus blonde qu’une Aryenne. La sœur de ma mère, miraculée d’un camp. Le meilleur ami de mon père portait un numéro tatoué sur le bras. Il a fallu longtemps pour que je sache pourquoi. Moi qui assommais mes parents de questions, je connaissais parfaitement leurs limites: une zone taboue dans laquelle je ne mettais guère les pieds. Beaucoup plus tard, j’ai écrit un roman intitulé « Le Pique-nique des Hollandaises » dont le vrai sujet (il vient assez tard dans le livre, sans doute pour récompenser les lecteurs obstinés) est Auschwitz. En fait, ma plume a longuement tourné autour du pot avant de se planter près du camp. Elle n’y pénètre jamais. Le roman se passe au début des années nonante, après la fin du communisme, dans le village voisin. Je ne me suis pas senti capable de décrire le camp ni d’écrire ce qui s’y est passé. Je prends le sujet de biais en racontant comment des commerçants saisis par le démon du libéralisme s’emparent d’Auschwitz pour en faire une attraction touristique. Mes mots n’ont pas réussi à approcher l’horreur de plus près. Le grand écrivain américain Kurt Vonnegut a lui aussi contourné le sujet dans « Nuit noire » (éd. 10/18). Un livre qui raconte de manière très subtile (et atrocement drôle) la vie dans une prison israëlienne d’un personnage manifestement inspiré par Eichmann. Etrange pendant à un autre roman de Vonnegut, « Abattoir 5 » (Le Seuil), dans lequel l’Américain racontait l’horreur des bombardements alliés sur Dresde (où il vivait alors comme prisonnier de guerre).
Bizarrement, moi aussi j’ai peur des mots à propos des camps nazis. Pourtant, pour les évoquer, je ne peux me référer qu’à des romans. Etrange paradoxe de la fiction !

Alain Berenboom

Janvier 2005

Paru dans le journal LE SOIR