POURQUOI J’AIME LA BELGIQUE

Texte d’Alain Berenboom pour TROTS OP BELGIË ET FIER DE L’ÊTRE
Soirée à Flagey, 10 novembre 2010-11-11
Organisé par De Buren

POURQUOI J’AIME LA BELGIQUE

Pourquoi j’aime la Belgique ?
Ja, waarom ?
Le soleil est tellement plus brillant dans l’air transparent face à la mer bleue à Cnossos
Les terrasses plus renversantes entre les ruines des empires disparus à Rome,
Les politiciens plus tordus et culpabilisés en Allemagne,
Les bouchons plus goûteux à Bordeaux,
L’atmosphère plus baroque et mystérieuse à Prague
Le passé plus douloureux et plus déchirant à Varsovie
Les enjeux plus historiques à Moscou ou à Saint Petersbourg
La haine plus sanglante à Sarajevo et à Pristina
O toi qui pâlis au nom de Vancouver, as-tu jamais senti ton cœur se serrer au nom de Steenokkerzeel ?
Devant quel mur me lamenter à Bruxelles alors qu’à Jérusalem je ne peux retenir mes larmes ?
Quelle sculpture de Liège ou de Gand me donne l’émotion qui m’étreint en approchant de la statue de la liberté juste avant d’arriver à Ellis Island ?
Alors, pourquoi j’aime la Belgique ?
Ja, waarom ?

Je n’aime plus les gaufres au sucre depuis qu’elles divisent les gourmands du nord et ceux du sud
Je n’aime plus la pathétique Charleroi depuis que ses plus éminents élus ont brisé ce qui restait du rêve socialiste
Je n’aime plus la remuante Liège depuis que le Standard se perd au fond du classement tout en se comportant comme Matamore
Je n’aime plus la cosmopolite Anvers depuis que ses habitants hésitent entre l’extrême droite et la droite extrême
Je n’aime plus Bruxelles, Halle et Vilvorde depuis qu’elles se sont racrapotées en BHV
Je n’aime plus les libéraux depuis qu’ils se sentent honteux d’être libéraux
Ni les socialistes depuis qu’ils n’osent plus penser à gauche
Ni les sociaux chrétiens qui préfèrent oublier leurs valeurs sociales et même chrétiennes
Je n’aime plus la poste depuis qu’elle s’est réfugiée honteusement chez Delhaize
Ni la SNCB qui n’a jamais offert à ses voyageurs la magie de La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.
Alors, pourquoi j’aime la Belgique ?
Ja, waarom ?

Jadis, j’aimais la Belgique parce qu’en une journée on pouvait goûter à la France, à la Hollande, à l’Allemagne et au Luxembourg et retour le soir même au fritkot de la place Jourdan. Avec pickles, SVP !
Je n’avais pas spécialement le goût du voyage ; j’aimais juste l’idée de passer la frontière, l’angoisse devant la barrière fermée pendant que claquait le dernier drapeau tricolore au vent mauvais ;
J’aimais aussi avancer dans le no man’s land, cette zone de non droit, ce vide plat et désert, entre deux postes de douane ;
Je redoutais avec un certain plaisir le regard soupçonneux des douaniers, leur mépris affiché des voyageurs, façon de dire : roule toujours, mon gars ! Tu prends des grands airs dans ta voiture américaine bicolore mais dans trois ans, elle sera au cimetière tandis que nous, nous serons toujours là dans mille ans, casquette et uniforme caca d’oie, tenant le pays ensemble et l’empêchant de sombrer dans la Meuse et l’Escaut ou de couler comme un vieux fromage de l’autre côté de la frontière ;
De tous les peuples de la Gaule, nos douaniers étaient les plus orgueilleux.
Mais ils ont disparu comme les gendarmes en casquette à tuyau, les cinémas de quartier, le dialogue de la semaine en bruxellois, les idéalistes, les surréalistes, les dentistes et même les réalistes.
Et le no man’s land désormais recouvre toute la Belgique
Tel un trou noir dévorant notre énergie.
Alors, pourquoi j’aime la Belgique ?
Ja, waarom ?

Quand j’étais petit, je rêvais d’être président. Fils d’un père polonais et d’une mère russe, j’aurais pu naître n’importe où. En France, aux Etats-Unis, en Russie où il n’y a qu’un seul vrai président. Happy birthday mister Président. Mais j’ai eu la chance d’ouvrir les yeux dans un pays où tout le monde devient président. Président de Flandre, de Wallonie, de Bruxelles, de la région de langue allemande, de la COCOF et de la COCOM, du parlement fédéral, des parlements régionaux et communautaires, de la commission consultative des étrangers, du conseil national du travail qui éclatera sous peu en trois ou quatre cinq conseils – plus il y aura des conseils, moins il y aura de travail- qui auront tous des super présidents. Et les intercommunales, les interrégionales, les députations permanentes et celles qui ne le sont pas, et si on le demande gentiment, même le roi acceptera d’être appelé roi-président, comme nous avons déjà inventé les ministres présidents, de façon à ne fâcher personne. En Belgique, la règle est de ne fâcher personne. Sauf ceux dont la tête dépasse.
Ceux-là, faut qu’ils fassent gaffe. En Belgique, on n’aime pas les têtes qui dépassent, les girafes, même ceux dont un morceau dépasse de l’autre côté de la frontière linguistique. Et même les slimste mensen ter wereld ont intérêt à se méfier. Leur gloire est éphémère, une fois les spots éteints. On n’aime pas ceux qui pètent trop longtemps plus hauts que leurs culs.
Vedettes d’accord mais à condition qu’elles soient modestes, les pieds sur terre. Comme la magnifique Kim Clijsters, la grande reine des courts et du grand écart, qui la rapproche de la terre natale. Voilà une autre bonne raison d’aimer la Belgique. Nulle part, on ne réussit aussi bien les grands écarts.
Le régime des facilités, le carrousel fouronnais, le vote à majorité spéciale, à majorité qualifiée. Dring ! Ah ! La sonnette d’alarme !
Anvers, un pont ou un tunnel ? Un tunnel, oui, mais avec des bretelles comme les flambeurs dans « Wall street » ;
La Belgique est le seul pays où l’on se met au garde à vous quand le coq commence à chanter. Et le lion à hurler. Mais, problème. Avez-vous déjà entendu un lion hurler dans nos parages ?
Voilà encore pourquoi j’aime la Belgique. C’est une jungle mais sans animaux sauvages. Avec juste quelques espèces protégées.

Quand mon père est arrivé en Belgique à la fin des années vingt, la Belgique était un pays idéal où un immigré juif pouvait entrer à l’université, ce qui n’était pas possible dans son propre pays,
C’était un pays idéal où un étudiant qui ne parlait pas un mot de français ni de flamand pouvait trouver un travail et payer ses études (il avait été engagé par un magicien dont il était le partenaire muet )
Quand je suis venu au monde, la Belgique était encore un pays idéal. Mes parents avaient échappé à la Gestapo et à leurs kollaborateurs wallons et flamands cachés par des voisins et par la police locale ;
On nous apprenait qu’un bon Belge devait ressembler à Tintin ou à Mr Lambic – mais pas nécessairement à leurs auteurs ;
On nous faisait croire que les chansons de Jacques Brel étaient aussi impertinentes que la statue de Manneken pis ;
Et que la Flandre avait l’allure du monde grotesque, paillard, mystérieux et inquiétant des pièces de Michel de Ghelderode ou que sa population vivait plongée en permanence dans les brumes comme chez Maeterlinck. (Plus tard seulement j’ai appris que nos meilleurs écrivains étaient des francophones qui se piquaient d’être flamands mais qui écrivaient en français, allez vous y retrouver !) ;
On nous disait que nos cyclistes étaient les plus grands champions du monde même s’ils ne gagnaient jamais le tour de France malgré le pot belge dont ils usaient abondamment;
On se vantait que nos trams roulaient dans les rues d’Alexandrie et de Dieu sait quelle ville de Turquie en tout cas d’ailleurs, très loin. Fasciné par notre génie et nos exportations, il m’est arrivé de prendre un tram inconnu près de la gare du Nord, le W ou le L en croyant que lorsque je descendrai au terminus, je me retrouverai au pied du Sphinx ou face au phare d’Alexandrie;
Et puis, on a découvert que nos mines étaient les plus dangereuses du monde, Marcinelle – 1035 ; on y broyait des travailleurs italiens par milliers que notre gouvernement avait échangés avec les autorités italiennes contre du charbon ;
Que Tintin trouvait notre pays si peu passionnant que ses aventures se déroulaient partout dans le monde. Même en Suisse ou sur la Lune. Mais pas en Belgique.
Pas passionnante la Belgique ? Pendant dix ans, les Wallons n’ont cessé de faire grève, de bloquer les routes et de descendre dans la rue. Contre le roi et pour la république, contre l’école des curés et pour l’école publique, contre la Belgique et pour le fédéralisme.
Jusqu’à ce jour où les Flamands ont crié à leur tour. Walen buiten ! Et qu’ils ont marché sur Bruxelles.
Mais n’était-ce pas aussi un visage de la Belgique idéale que des manifestants hilares affrontent les gendarmes à cheval, sabre au clair ?
Wallons ou Flamands et quelle que soit leur cause, ils se ressemblaient beaucoup surtout qu’avec le bruit, on ne distinguait pas vraiment les slogans ni la langue dans lesquels ils étaient criés.

Maintenant, plus personne ne descend dans la rue sauf pour sortir les poubelles.
On regarde la télé pour voir à quoi ressemble le monde car, en voyageant par Neckermann, on a l’impression que tout est semblable partout. Marinas, canzonettas et hors d’œuvre variés.
Evidemment, grâce à « l’oberinspector Derrick », on voit comme ailleurs est tellement plus exotique !
Dans la Belgique idéale de demain, Tintin-Kuifje traquera les trafiquants de chair fraîche entre Arlon et Anvers. Mille sabords ! J’oubliais ! Il n’y aura plus d’aventures de Tintin !
Jacques Brel se moquera enfin des Wallingants et des rattachistes. Ah ! C’est vrai ! Jacques Brel est aux Marquises, juste de l’autre côté de la planète ! Il ne s’intéresse plus aux Wallons depuis longtemps pour autant qu’il ait jamais sur ce que c’était.
Hugo Claus se moquera des petits bourgeois flamands comme wallons qui sont toujours en admiration du plus fort et de la plus grande gueule. Ah ! Mais Claus s’est fait la malle.
Magritte dessinera ce pays sous forme d’un magicien coupé en deux devant une femme nue qu’il n’est pas parvenu à scier.
Mais, arrêtons de rêver !
Qui a dit que nous ne vivions pas ici et maintenant dans la Belgique idéale ?

Alain Berenboom

écrivain, chroniqueur, romancier