JUNIOR PRESIDENT

chronique

– C’est foutu Condo ! Ces fous d’Irakiens sont en train de me saboter mes belles élections ! Où s’arrêteront-ils ?
– Je rentre d’une tournée en Europe, Junior…
– Joyeuse consolation…
– Et j’ai rencontré Poutine…
– Ah ? Il se décide enfin à nous livrer du pétrole ?
– Cessez de baver, Junior. Non. Mais ses boys se font décimer autant que les nôtres en Tchétchénie. Or, Poutine n’a jamais été aussi haut dans les sondages.
– Quel est son truc ?
– Il se pose en champion de l’anti-américanisme. Ca mobilise les foules. Regardez Chavez, Lula et les autres.
– C’est vrai, Condo. Et si j’essayais moi aussi ? Vous croyez que si je battais campagne contre les Yankees, nos électeurs nous reviendraient?
– Calmez-vous, Junior. Les sondages se trompent si souvent. J’ai encore vu ça en Wallonie.
– Où ?
– A une poignée de pierres du siège de l’Otan.
– Caramba ! Encore une intifada ?
– Non, non. Mais, eux aussi viennent de vivre des élections.
– Et ils sont prêts à nous livrer du pétrole ?
– Hélas, ils n’en ont pas encore découvert.
– Qu’est-ce qu’ils attendent ?
– Ils cherchent. Ils font des trous partout.
– Sans rien trouver ?
– Des fausses factures soigneusement enterrées, les radiateurs de la maison de campagne de certains politiciens payés par les contribuables, des marchés publics truqués. Mais pas une goutte de pétrole.
– Et les media, évidemment, ont balancé les morceaux choisis pendant la campagne ? Je connais ça.
– Regardez. Malgré ces scandales, les électeurs viennent sagement de réélire les mêmes hommes aux mêmes postes.
– Condo, vous me stimulez le cerveau. J’entrevois une issue pour nous. Et pour moi. D’abord, annonçons le rapatriement des marines…
– Ce sera le chaos là-bas. Et ici.
– Mais moi je n’y serai plus. Prêtons nos boys à ces Wallons pour qu’ils continuent leurs fouilles. Quand on cherche du pétrole, on finit par en trouver. Et moi, j’accompagne nos hommes. Je m’installe en Wallonie. Je veux être là quand jailliront les premières gouttes.
– Quoi ? Vous abandonnez la présidence ?
– Pas du tout : je deviens président de Wallonie. D’après ce que vous racontez, c’est le paradis des hommes politiques. Quoi que je fasse et quoi qu’il arrive, je suis certain d’y terminer mes jours au pouvoir avec le soutien de la population. Quel beau petit pays !
– Small is beautiful.

P.S.: Si vous voulez à tout prix rester aux Etats-Unis, lisez Un désordre américain : le 11 septembre 2001 revu par l’humour. Pendant que s’effondrent les tours du WTC, un couple de New-Yorkais vit une séparation apocalyptique. L’Amérique de Bush junior revu par le regard grinçant de Ken Kalfuss. (Plon, coll. Feux croisés).

Alain Berenboom
www.berenboom.com

LES ETRANGERS

chronique
Se plaignent toujours, les étrangers. Eh bien, cette fois, ils vont être servis. Sous l’impulsion de Patrick « z’avez-vous vu ma coiffure » Dewael, une nouvelle loi rend leur expulsion encore plus facile. Y a que les Suisses qui font mieux. Mais eux, faut leur pardonner. Quatre cents ans sans guerre. Comment voulez-vous qu’ils comprennent quelque chose aux étrangers ?
Tandis que nous, nous avons multiplié les attentions. Les centres fermés, par exemple. De vrais hôtels où les visiteurs et leurs familles profitent du soleil en se tournant les pouces derrière des barbelés sans risquer de se faire agresser par des supporters de football ou d’autres enragés. Et le rapatriement au pays ? Gratuit et en avion, s’il vous plaît, sans réservation préalable, avec coussin en prime pour étouffer les grosses fatigues.
La loi du 15 septembre 2006 que le Moniteur publie ces jours-ci offre un nouveau cadeau à ceux qui ne sont pas contents d’être expulsés du territoire: une procédure de recours devant une nouvelle juridiction, le Conseil du Contentieux des Etrangers. La plainte suspend l’ordre de quitter le territoire si elle est introduite dans les vingt-quatre heures. Et si le Conseil se prononce dans les septante-deux heures.
Voilà comment ça se passe : un étranger est arrêté un samedi par des policiers qui trouvent que sa tête ne leur revient pas. Pour éviter l’expulsion immédiate, la requête doit être envoyée avant la fin du week-end. Du papier ? Un bic ? Un dictionnaire français ? N’a qu’à demander aux flics ! Et aussi un timbre, siouplaît, un prior, hein ! Et, si ce n’est pas abuser de vot’ gentillesse, vous pourriez aussi la poster, parce que moi, au fond de ma cellule et avec mes menottes, c’est un peu difficile ?
Le Conseil a trois jours pour rendre sa décision sinon la requête tombe à l’eau. Et notre ami peut être immédiatement reconduit à Zaventem. Vous lisez bien : il suffit que la décision du Conseil ne tombe pas dans les septante-deux heures pour l’étranger soit expulsé franco de port! Dites-moi pourquoi les magistrats se hâteraient alors qu’en regardant ailleurs, ils seront débarrassés du dossier?
La Belgique a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en 2002 parce l’expulsion d’un étranger n’était pas suspendue le temps de statuer sur son recours. Le Conseil d’Etat a mis en garde le gouvernement : la Cour de Strasbourg ne sera pas satisfaite par la nouvelle loi, le délai est beaucoup trop court. Mais le coiffeur de monsieur Dewael lui a dit que des étrangers, il en a assez vu comme ça. Alors, le temps que l’affaire retourne à Strasbourg, il sera ailleurs, monsieur Dewael.

Alain Berenboom

VERTUEUX LENDEMAINS

chronique
Ce qui est bien avec les élections, c’est qu’une fois tous les six ans, le citoyen est informé de ce qui se passe dans sa commune. Seul bémol : c’est au lendemain des élections qu’il l’apprend, pas la veille. Nul n’est parfait.
Ainsi, de Jean-Marie Dedecker, dont le parti s’horrifie soudain des gestes et des déclarations scandaleuses (c’est lui qui avait fait passer en douce un journaliste dans la cellule de Dutroux, lui aussi qui cire tous les matins les pompes des néo-fascistes avant de monter sur le tatami). La plus célèbre ceinture (noire évidemment) de Flandre est enfin exclue du V.L.D. mais seulement après avoir rempli sa mission : apporter à ses amis politiques le poids de ses voix de préférence.
Et que penser de l’attitude d’Anne Humblet ? Cette femme, très sainte et très vertueuse, refuse à présent de signer la liste de présentation de Bernard Anselme au maïorat de Namur. Bravo ! Mais pourquoi s’est-elle donc présentée sur la liste du M.R. alors que son parti avait conclu un « deal » avec le très sulfureux (et toujours très innocent) bourgmestre de la capitale wallonne pour le garder en selle quoi qu’il arrive ?
Et Olivier Chastel, le courageux chevalier en fer blanc de Charleroi ? Avec lui, on allait voir ce qu’on allait voir. Déjà, la citadelle des affreux affairistes carolos tremblaient sur ses bases. Tel Alexandre devant Persépolis, il allait abattre les remparts, nettoyer les écuries, jeter au cachot les honnis. Or, qu’apprend-on ? Avant même le début de la bataille, le chevalier avait remisé son épée, rangé son bélier et mis son plumet au placard pour pactiser en secret avec les affreux, en échange d’une petite place à la table du festin. Regardez-le poser en souriant au milieu de ces hommes qu’il dénonçait hier, bras dessus, bras dessous, mains entre-croisés. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer.
Même les irréprochables écologistes, héros de la nouvelle culture politique, s’y sont mis. Eux non plus n’ont pas résisté à la tentation des accords pré-électoraux, signés dans l’ombre. Ces accords qui surgissent après la chute des feuilles dans l’urne mais dont l’électeur ne sait rien en entrant dans l’isoloir. Croyant voter pour l’un, il donne le pouvoir à l’autre. Votant pour son opposant, il pense punir un parti ou un dirigeant alors qu’il le remet au contraire sur le trône. Quoi que dise Laurette Onkelinx, la trahison n’est pas de déchirer pareil pacte, c’est de le signer et de se taire.
Trop de politiciens ont pris pour argent comptant la réplique d’Arthur Koestler « La démocratie est chose trop sérieuse pour être laissée aux électeurs ». Ils feraient mieux de se rappeler de Georges Clémenceau : « La démocratie, c’est le pouvoir pour les poux de manger les lions. »

Alain Berenboom
www.berenboom.com

COMIQUE TROUPIER

chronique
Avec son allure de bon gros débonnaire et sa moustache à la Branquignol, on croyait que André Flahaut avait choisi l’armée non pour sa cuisine mais pour son humour. Après l’Institut Emile Vandervelde et le ministère de la fonction publique, de la régie des bâtiments et des anciens combattants, fonctions où il n’avait pas vraiment fait rigoler, on s’était dit : v’là le Dédé chez les troufions, ‘ va enfin s’éclater ! Penses-tu ! Plus ganache que jamais ! L’humour troupier est réservé aux pioupious, aux sans-grades, qu’incarnait si bien Fernandel jadis. Plus on monte dans la hiérarchie, moins on rit.
On comprend donc que le sang à Dédé n’a fait qu’un tour lorsqu’il a découvert dans l’hebdo flamand Humo une caricature de l’armée belge. Détournant une des pubs dont le ministre est si fier qui vante le beau métier de militaire sur le thème « engagez-vous ! vous serez un homme, un vrai !», ces méchants Flamoutches rappelaient dans le style bête et méchant quelques-uns des exploits de notre grande muette, les charmants barbecues organisés par notre corps humanitaire sur quelques enfants de Somalie, le coup d’état préparé par d’autres affreux qui affichent dans leur 4×4 la photo d’Hitler plutôt que celle de leur ministre. De quoi s’étonne Dédé ? Chez nous, l’armée n’a jamais été avare de bonnes histoires : rappelez-vous celle des hélicoptères Agusta qui étaient si lourds qu’ils ne pouvaient voler que jusqu’aux banques luxembourgeoises.
D’un autre côté, pourquoi Humo s’acharne-t-il sur le pauvre Dédé ? C’est pas Superman. Il ne peut pas être partout à la fois : faire sa campagne pour le maïorat de Nivelles et débusquer les fascistes dans ses services. Ou les détournements commis par quelques brebis kaki égarées. Ou demander aux soldats de faire moins de bruit quand ils font la fête au Kosovo et que ça dérange les voisins. On ne peut tout de même pas mettre un Flahaut derrière chaque militaire.
Pour les choses importantes, il est présent, Dédé, 5 sur 5. La preuve : une caricature dans la presse qui ose se moquer de ses hommes, ça, il l’a pas raté, scrogneugneu. Même qu’il s’est mis en tête des troupes pour crier « Feu ! » contre l’humo-riste.
La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas, proclame Le Canard enchaîné. Mais c’est sans doute pas le genre de lecture de Dédé.
Ne lui jetons pas la pierre. Ce n’est pas toujours facile de rire. Faut qu’il s’y mette progressivement… L’humour, c’est comme le flamand, on ne comprend pas tout du premier coup. Mais avec un effort, une plongée en immersion, j’ai confiance : notre Dédé va y arriver. Peut-être même qu’il finira par devenir roi du comique troupier.

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR