FRISSONS DE L’ETE

chronique
Pas un été sans polars. Pour se protéger du soleil, oubliez la crème, le parasol et le rhum planteur, dévastateur, essayer les frissons du polar.
Dans son récent « Dictionnaire égoïste de la littérature française » (Grasset), Charles Dantzig nous donne à goûter ses romanciers préférés d’une plume légère, souvent cocasse. On lui pardonnera quelques choix, sa préférence terriblement conventionnelle pour les « classiques ». On lui pardonnera même beaucoup d’oublis car quelques formules si bien tournées permettront à ses lecteurs qui ont de la mémoire de briller en société. En revanche, on ne lui pardonnera jamais d’avoir condamné le genre policier et considéré ses auteurs comme des tacherons. Pauvre Dantzig qui n’a manifestement pas lu Scerbanenco (10 /18), Ellery Queen (J’ai Lu), Schlinck (Folio) ou Fredric Brown, pour citer un peu au hasard quelques plumes magnifiques, simplement des écrivains, des grands, des vrais (pour ne pas rappeler les Chandler, Mac Donald ou Jim Thompson, reconnus unanimement).
Le Suédois Mankel (Le Seuil) fait partie de ce club. Sa description de la Suède d’aujourd’hui à travers les enquêtes du commissaire Wallander donne une épaisseur magique à la pluie, l’angoisse de l’homme contemporain, la peur du monde d’aujourd’hui. Son dernier roman « Le retour du professeur de danse » (avec un nouvel héros), un de ses meilleurs, a un côté très familier pour nous : c’est la gangrène de la peste brune qui est au centre de l’intrigue. Anvers-Stockholm, la route n’est pas très longue.
A la Série noire, on doit le retour d’un auteur culte des années 70, Newton Thornburg. Sa « Fin de fiesta à Santa Barbara » (Folio) avait inspiré « Cutter’s way », le film magnifique d’Ivan Passer (interprété par les géniaux Jeff Bridges et John Heard), récit de la décomposition de l’Amérique des baba cools après la fin de la guerre du Vietnam. A la même époque, Thornburg avait publié « Mort en Californie » enfin édité en français. A travers le récit douloureux d’un père parti à la recherche de son fils, mort soi-disant par accident dans la villa d’une riche, jeune et vénéneuse Californienne, le grand romancier dresse le portrait terrible d’une Californie étouffante, écrasée par sa suffisance et son pognon dans une Amérique déboussolée. Trente ans après, ce roman a gardé sa pertinence, son mordant et sa cruauté.
William Lashner (édition du Rocher) est un romancier hilarant. « Rage de dents » est peut-être le plus caustique et le plus remarquable opus de ses livres. Son héros, Victor Carl, un avocat miteux, bricoleur, maladroit, cultivé et plus fin qu’il n’y paraît, est cette fois aux prises avec le représentant le plus tordu d’une profession particulièrement inquiétante, les dentistes… De quoi faire grincer bien des dents.
Bonne lecture !

Alain Berenboom
Paru dans LE SOIR

L’ETE DES FAITS DIVERS

chronique
Comment un fait divers se transforme-t-il en fait de société, en événement politique ?
Deux terribles affaires récentes rappellent qu’en Belgique, il n’y a plus de faits divers : la mort du passager d’un autobus à Anvers à la suite des coups reçus par une bande de jeunes et l’assassinat de deux fillettes à Liège.
La mort par infarctus d’un homme qui avait osé interpeller quelques jeunes excités en leur demandant de se calmer aurait été en d’autres circonstances, en d’autres lieux, en d’autres temps, une info locale malheureuse et choquante mais elle n’aurait pas fait la une des journaux et des commentateurs politiques.
La nature de cet incident a changé radicalement dès lors que l’affaire se déroule à Anvers, ville malade, gangrenée par la haine et le désarroi (malgré semble-t-il une reprise en mains sérieuse des hommes politiques démocrates du cru). Et que les agresseurs sont des jeunes gens d’origine marocaine.
Elle fait apparaître de manière emblématique le terrible malaise qui parcourt Anvers (mais aussi ne nous y trompons pas les autres villes du pays) : la sensation d’insécurité dans une société en pleine mutation, la peur de l’étranger, particulièrement du Maghrébin. Ce malaise révèle surtout l’absence de confiance de beaucoup de citoyens dans les institutions démocratiques et les hommes appelés à les faire fonctionner : politiciens, policiers, juges.
Ces considérations avaient déjà été émises il y a dix ans à l’occasion de la découverte des méfaits de Dutroux et de ses complices : le mauvais fonctionnement des polices et de la justice, le manque d’humanité et de communication de magistrats enfermés dans une tour d’ivoire mais surtout l’inefficacité de l’institution judiciaire. Il faut reconnaître que de profonds changements sont intervenus. Police, appareil judiciaire ont été réformés, d’importants moyens affectés à la justice.
Pourquoi alors la disparition puis la découverte de l’assassinat de Stacy et de Nathalie à Liège suscitent-elles une émotion aussi profonde, qui rappelle celle provoquée par les meurtres de Julie et Melissa, de Ann et Eefje ou de Leïla Benaïssa ?
Au-delà de l’émotion face à la mort violente de deux enfants, des sévices qu’ils ont subis, il y a autre chose qui nous fait réagir. Le sentiment qu’à Liège comme à Anvers, les victimes sont, comme celles des affaires Dutroux et Derochette, le symbole d’une société qui ne s’aime plus et qui n’aime plus les êtres qui la peuplent et qui la font. Ce ne sont pas seulement les institutions judiciaires et policières qu’il faut reprendre en mains, c’est notre société, notre vie. Se regarder et s’aimer.

Alain Berenboom
www.berenboom.com

Paru dans LE SOIR