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QUAND LES POUILLES AURONT DES DENTS

La maladie est dans les Pouilles. Comme elle est dans toute l’Italie. Mais le bruit des bottes qu’on entend à Rome résonne nettement moins fort dans le talon. Dans la patrie des plus vieux oliviers du monde, où partout la terre est aussi rouge qu’en Afrique, l’allure est nettement plus nonchalante que dans le nord. Un homme d’affaires de Milan, qui venait « acheter » un diplôme pour son fils dans une université des Pouilles (sic) nous a demandé, stupéfait de notre présence dans le coin, si nous savions que le Mezzogiorno est déjà l’Afrique.

C’est peut-être ce qui explique la présence de nombreux Africains dans le port de Brindisi. Beaucoup  avec des papiers en ordre (désolé, M. Salvini, qui est le Jambon local). Ils travaillent dans les champs à des conditions aussi indignes que les mineurs italiens dans notre Borinage jadis. On les voit aussi dans les restaurants où ils fristouillent la meilleure cuisine d’Italie !

Un Sénégalais qui vend des colifichets sur le quai pendant que deux membres de la Guardia di Finanza prennent l’apéro en face sur une terrasse nous explique tranquillement qu’il fait l’aller-retour tous les six mois avec le Sénégal. Comment parvient-il chaque fois à rentrer dans le pays sans devoir utiliser une de ces meurtrières embarcations qui ont fait de la Méditerranée le cimetière de l’humanité, version européenne ? Mystère.

Tout semble plus relatif dans le sud de l’Italie où la Ligue, il est vrai, est très minoritaire. Les medias jouent avec tant de complaisance la chambre d’écho des déclarations provocantes du tonitruant ministre de l’intérieur qu’on en oublie que le principal vainqueur des élections est un parti saugrenu, le Mouvement Cinq étoiles, qui, tel le PTB chez nous, a passé tant de temps à critiquer (souvent à juste titre) les pesanteurs, les administrations et la classe politique italiennes qu’il a oublié de préparer un programme pour gouverner. Résultat, comme le dit un propriétaire terrien des environs de San Vito, « à peine nommés ministres, on s’est aperçu que les représentants du Mouvement des Cinq Etoiles étaient devenus exactement pareils aux politiciens de feue la Démocratie chrétienne ». Des clones d’Andreotti. Pratiquant le grand écart : européens et anti-européens à la fois, défenseurs des droits humains et partisans d’un refoulement des migrants, prêts à faire des dépenses publiques considérables tout en s’en prenant aux dépenses publiques de leurs prédécesseurs.

Pour une fois, le Mezzogiorno pleure les malheurs du Nord. La catastrophe de Gênes, on la comprend ici. Elle montre que ce n’est pas seulement le sud qui a été abandonné par les pouvoirs publics (par Rome comme on dit dans le reste de l’Italie). Un vent de révolte commence à souffler. Il faut se méfier du jour où les Pouilles auront des dents.

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PREMIERS SIGNES DU PRINTEMPS

Vous n’êtes pas content ? La crise ne finit pas. Le chômage ne finit pas. L’hiver ne finit pas. Bart De Wever non plus. Et l’augmentation des impôts, du prix des patates. Et les discours musclés de gauche du président du parti socialiste. Et les décisions musclées de droite du premier ministre socialiste. Et l’Europe qui … Stop !

Au lieu de gémir, ouvrez les yeux. Les choses sont peut-être sur le point de changer. Comme les perce-neige dressent la tête en février en avant-garde du printemps (même si chez nous, ils attendent cette année le mois de mai, mais ne chipotons pas), le changement est dans l’air. Juste quelques signes timides, c’est vrai. Mais, mis bout à bout…

En Italie, après une crise à la belge, on a fini par trouver un homme providentiel prêt à diriger le pays. D’accord, il a deux cents ans. Mais, songez que tout le temps qu’il occupera le Quirinal, il ne recevra pas sa pension de retraite. Même les Italiens ont appris à faire des économies.

De plus, un vieux président a cet avantage sur un jeune qu’il ne se croit pas obligé de se lancer dans des chantiers sans fin juste pour prouver qu’il est capable de faire bouger le monde. Regardez l’ex-président Sarkozy. Les Français, si séduits d’abord par sa fébrilité, ont vite compris qu’à force de remuer la poussière, elle finit par boucher les orifices avant de paralyser les muscles. Mieux vaut ne pas la secouer. Comme l’a bien compris son successeur, François Hollande, qui attend patiemment qu’Allemands et Américains remettent en route la machine économique pour proclamer qu’il a vaincu la crise. Pour être Superman, il ne faut pas toujours sauter d’un building à l’autre. Mieux vaut parfois laisser aux autres super-héros le super-travail avant de faire le paon en costume fluo.

Chez nous aussi, on repère ces derniers jours quelques symptômes de changement. Elio Di Rupo vient toujours au congrès du parti socialiste mais il serre aussi obstinément les lèvres quand ses camarades entonnent l’Internationale que certains footballeurs français quand retentit la Marseillaise. Dans un pays aussi byzantin que le nôtre, s’il avait poussé la chansonnette en français, il aurait dû aussitôt enchaîner avec la version flamande puis avec la Brabançonne dans les deux langues avant de terminer par le Vlaams Leeuw. Un numéro qui aurait fait rater aux militants de province leur dernier train.

Autre signe. Jadis, les femmes venaient prier dans les églises pendant que le curé tenait le haut de la scène. Depuis peu, c’est le contraire. Ce sont les femmes, seins nus, qui occupent l’estrade et monseigneur Léonard qui ferme les yeux et qui prie.

Je ne sais pas si tout ça est rassurant mais au moins, en voyant ces belles dames, riant à gorge déployée, on a le sentiment que le printemps n’est pas loin…

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POURQUOI J’AIME L’ITALIE

  Je peux vous dire pourquoi j’aime les socialistes wallons, les marches militaires, les films d’horreur muets allemands et les polars mexicains. Mais pourquoi j’aime l’Italie …

Faisant le bilan des années de dictature, juste après la guerre, Elsa Morante écrivait : « Mussolini est un homme médiocre, une brute, étranger à la culture, à l’éloquence vulgaire et facile ». Les comparaisons historiques sont toujours inexactes et trompeuses mais n’est-il pas troublant que Berlusconi ait répété pendant la campagne électorale, en célébrant la journée de l’Holocauste, qu’il y a beaucoup de bonnes choses dans les réalisations du Duce ?

Morante disait aussi : Le peuple italien s’est-il rendu compte des crimes de son chef ? Bien sûr, presque toujours le peuple italien est prêt à donner ses voix à celui qui a la plus forte voix plutôt qu’à la justice. Si on lui demande de faire le choix« entre son intérêt personnel et son devoir, même en sachant ce qui doit être son devoir », il choisit toujours son intérêt. « Un peuple qui tolère les crimes de celui qui est à sa tête, concluait-elle, devient complice de ces crimes. »

Et pourtant, même si j’adore la Morante et que je n’oublie pas près d’un quart de siècle de fascisme, j’aime l’Italie.

On dit souvent que les dirigeants d’un pays sont à l’image de ses habitants. L’histoire de l’Italie d’après-guerre est elle aussi inquiétante, d’Andreotti à Berlusconi. Au point qu’on peut se demander si les Italiens n’ont pas choisi de faire mentir le cliché en se donnant des chefs qui ne sont pas leurs miroirs mais leurs repoussoirs, comme dans le théâtre de marionnettes, justement une spécialité locale, l’opera dei pupi. Les hommes politiques italiens ne ressemblent-ils pas aux fantoccini, les marionnettes à fil, maniées en coulisses par leurs montreurs ?

Dans un pays aussi morcelé que l’Italie, aux pouvoirs encore plus éclatés que la Belgique, n’est-ce pas plutôt la culture qui est le reflet de son peuple ? Et sa cuisine ? Et ses paysages ? Vu à travers son cinéma, l’Italie a tout de même une sacrée gueule quand elle prend le masque de Nanni Moretti ou de Vittorio Gassman, de Mastroiani ou de Sordi. Ou celles de ses sublimissimes stars, Stefania Sandrelli (ah !), Monica Vitti (ah !), la Masina, la Martinelli, la Massari. Au passage, allez donc admirer la magie du cinéma italien dans le plus dingue musée du cinéma du monde à Turin.
L’air a une autre saveur à Rome, les églises un charme délirant à Lecce et à Notto. Et je préfère éviter les clichés à propos de Venise. Ils sont tous en dessous de la vérité. Même la pluie y est plus douce que le vin.

PS : le plus fantasque mais peut-être le plus pertinent et passionnant romancier italien, lisez Mario Soldati, dont les éditions du Promeneur sont en train de rééditer toute l’œuvre.

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