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AÏE PHONE

Quelle est la différence entre une bonne vieille cabine téléphonique et le nouveau-né de la téléphonie mobile, le aïe-phone 10 XXL ?

Dans une cabine, on parlait à l’aise, loin des oreilles indiscrètes et à l’abri de la pluie. Avec un portable, on a l’air comme tout le monde d’un plouc gueulant sa vie privée sur le trottoir.

Avec le machin d’Apple, bonne chance pour atteindre votre correspondant si le nouveau-né de la technologie ne vous reconnaît pas. Et, attention, il est capricieux. Un lendemain de la veille, un sparadrap sur le nez, un œil au beurre noir, un look Gainsbarre-Magnette, même si vous engueulez votre bijou à mille €, vous aurez autant de chances de téléphoner qu’un résident de saint-Bart avant la visite de Macron. Ne restera plus qu’à chercher une cabine téléphonique et là, courage ! Faut aller pratiquement jusqu’à Kinshasa pour en trouver une en ordre de marche…

En revanche, dans un dîner en ville, d’accord, c’est plus chic de laisser son Apple dernier cri traîner négligemment sur la table que de demander à l’hôtesse si vous pouvez utiliser son téléphone. « Désolé, une urgence, je dois contacter la baby-sitter ».

« C’est simple, mon cher. Moi, je n’ai plus de ligne fixe, c’est trop ringard. Mais il y a un bistrot au coin d’où vous pourrez peut-être appeler. »

Pour éviter de se faire piquer son smartphone XXL, des précautions sont indispensables. Impossible de sortir seul avec son appareil, sauf si êtes Rambo. Si vous voulez à tout prix emporter votre nouvel écran, mieux vaut être accompagné d’un garde du corps (les Ukrainiens sont pour l’instant à bon prix). Et éviter certains quartiers où l’on ne va pas seulement vous dérober votre appareil; on va aussi vous arranger le portrait. Et alors, inutile de récupérer votre précieux bien car il ne vous reconnaîtra plus. De toute façon, il y a des tas d’endroits où il est déconseillé de l’emmener, stades, cinémas, salle de fitness, avions, colloques, réunions de Nethys, du Samu social, meeting du P.S., du M.R. ou de la N-VA (à ceux du C.D.H, ça va, il n’y aura que vous). Enfin, bref, je ne vois guère d’endroit où il est prudent de l’exhiber, même de l’avoir dans la poche. Alors que si vous l’avez acheté, c’est justement pour l’agiter sous le nez de la populace.

D’après mon courtier, l’assurance ne couvre le vol que si vous l’utilisez chez vous. A condition que vous soyez seul. Et surtout sans vos enfants.

Edison, l’un des inventeurs du téléphone, le disait déjà : « le génie, c’est 1 % d’inspiration et 99 % de transpiration ». Une citation qui définit parfaitement le propriétaire d’un Aïe-Phone 10 XXL : 1 % d’inspiration pour l’idée d’en acheter un et 99 % de transpiration pour espérer le conserver intact pendant plus de douze heures.

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LE CORNET S’EFFRITE

La dernière cabine téléphonique du pays a été évacuée de Wilrijk par le camion-balai de Proximus avec la même indifférence que la police de Bruxelles évacue les SDF molestés par d’aimables jeunes gens dans les rues de la capitale.

Si je l’avais su, je me serais précipité à Anvers, dans le district natal de Moussa Dembélé, pour passer un dernier coup de fil, je ne sais à qui mais je l’aurais fait. Evidemment, une fois dans la cabine, le combiné à la main, je me serais rendu compte que mon voyage était sérieusement compromis : faute de carte, utiliser un téléphone public était devenu aussi difficile que faire appel aux services publics. Acheter une carte de téléphone ? L’objet était devenu aussi introuvable qu’un bureau de poste, une loi sur le tax shift, une communication compréhensible sur la circulation dans le nouveau centre piétonnier de Bruxelles ou un dirigeant honnête dans les instances internationales du football.

Si notre opérateur téléphonique avait un peu de poésie ou d’imagination, il aurait laissé une cabine en fonctionnement, une seule, devant laquelle je parie que les gens se seraient pressés comme Tintin, attendant avec impatience que la grosse dame avec chien-chien qui occupe la belle cabine bordeaux des P.T.T. la libère en murmurant « Nous pouvons sortir, Mirza : il ne pleut plus » (Le Secret de la Licorne).

La cabine était un lieu intime, notre dernier refuge secret. Le seul appareil qui n’était pas sous le contrôle de la NSA, des services chinois, russes, allemands, brésiliens ou même belges (pour autant que nos « services » écoutent eux qui n’entendent guère).

On se glissait dans une cabine pour échapper aux parents, donner un rendez-vous galant, organiser une fête discrète, et surtout se raconter des histoires ultra-confidentielles mêlées à des rumeurs terribles à ne pas glisser entre toutes les oreilles. Le temps de la conversation, la cabine formait un univers clos et rassurant, un doux cocon, un retour dans le ventre maternel, la cellule fermée où le moine réussit à se mettre directement en contact avec son Dieu (sans carte prépayée ni opératrice intervenant soudain pour faire ajouter de la monnaie), le domaine où l’on était roi, où l’on avait le droit de tout dire, crier, pleurer ou se chuchoter les choses les plus inavouables, selon son bon plaisir et en toute impunité.

C’était le lieu de l’urgence, où l’on se précipitait parce qu’on ne pouvait pas attendre de parler à son correspondant, à la femme qu’on aime ou celle avec laquelle on vient de rompre et qu’on veut à tout prix rattraper. A la différence du GSM, une île à l’abri du regard, du mouvement, des autres. Le dernier bastion de la solitude a disparu…

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