Dans quelques semaines

Avant-première sur ce site:
le premier chapitre du nouveau roman d’Alain Berenboom
Histoire de l’Homme qui écrivait la vie de Jimmy Stewart ou
Le Goût amer de l’Amérique

Georges est un jeune homme un peu perdu dans la vie. Il fait plusieurs petits métiers (porteur de pain pour un boulanger, de petites annonces pour un journal toutes-boîtes). Mais il n’a qu’une passion, sa mystérieuse petite amie, Louisa, mannequin dans une petite firme d’imperméables. Jusqu’à ce que l’envie le prenne un jour d’écrire la biographie d’un grand acteur américain, aujourd’hui un peu oublié, James Stewart. Au grand dam de son voisin et ami, Ahmed, qui milite farouchement contre la culture et l’invasion américaines…

La Wallonie d’en bas et la France d’en haut

A ma gauche, Justine Henin. A ma droite, Mary Pearce. Rosetta contre de Villepin ? Oui, elle tient de Rosetta, notre Justine. Avec son enfance malheureuse, sa mère disparue, son père en conflit et surtout cette ténacité, cette fureur, ce masque crispé, toujours au turbin, jamais satisfaite, sans un vrai sourire de jeune fille. Une Rosetta qui a réussi, troquant son mobil home près du terril contre un appartement de nouveau riche à Monte-Carlo, marbre, or et meubles Louis XIX (garanti d’origine par le vendeur).
Face à la Wallonie d’en-bas, Mary Pearce, c’est la France d’en haut avec ses poses, son look d’orchidée en pot, ses manières maniérées de riche bourgeoise du XVIème. La France des tennismen et des spectateurs de Rolland-Garros. A 200 euros la place, il est peu probable que les chômeurs de Seraing aient été nombreux sur les travées. Le prince Philippe, di Rupo, Eerdekens, Renders comme supporters, c’est peut-être réconfortant mais pas très utile. Peu de risque en effet de voir ces gars-là porter la petite joueuse comme doit le faire un supporter digne de son nom, en gueulant, en sifflant, en criant, en suant, en s’époumonant et en démolissant l’adversaire. Pas de frères Dardenne non plus pour diriger la manœuvre. Ni papa. Ni maman. Ni grand-frère ou petite sœur, avec un sachet de cachou ou de bonbons à la violette. Non. A Roland-Garros, Justine était seule face au destin, aussi seule qu’un ouvrier sidérurgiste dressant sa carcasse un peu gauche à l’assemblée générale d’Arcelor. Alors, elle a fait comme elle a toujours fait, la Justine. Elle a craché dans ses mains (observez Mary Pearce : elle ne crachote que sur le bout de ses doigts de mèdème), empoigné sa hache et elle s’est mise à taper comme une sourde. Et vlan ! Et vlan ! Normalement, le roseau plie mais ne rompt pas. Sauf face à Justice. Après son passage, du chêne et du roseau, il ne reste rien. Rien comme Ecolo après un passage au gouvernement, la Wallonie après le contrat pour l’avenir, le MR après la fugue de Louis Michel. Oui, Justine a gagné. A l’entendre, elle est heureuse, fière, soulagée d’avoir vaincu la maladie, ses adversaires et elle-même. Mais regardez-la. Inquiète, tendue, insatisfaite. A l’image de cette Wallonie qu’elle ne quittera jamais, quoiqu’elle fasse : une région à qui l’on a fait trop de promesses, qui a été trop méprisée pour croire encore que deux superbes palmes d’or et une nouvelle victoire au sommet du tennis mondial signent la fin du cauchemar. Ce sont des signes pourtant que rien n’est jamais irréversible. Allez les Dardenne ! Allez Justine !

Alain Berenboom

Juin 2005

Paru dans le journal LE SOIR

Oui-Non

Oui, oui, on vous a entendu : c’est non. Le rejet de la constitution européenne n’est pas seulement un doigt d’honneur de quelques franchouillards frileux et de Ménapiens arrogants qui affichent la photo de Pim Fortuyn en page d’accueil de leur PC. Parmi ceux qui ont dit non, on compte du bon peuple : des plombiers français effrayés de voir déboucher leurs collègues polonais, des illuminés trotskistes qui protestent parce que le texte ne prévoit pas de soviet européen, de pré-pensionnés de Sarreguemines et de chômeurs de Valenciennes qui ont peur que leurs allocations soient désormais payées aux Bulgares et aux Turcs sans compter les pétés du cerveau qui cherchent l’article 448 bis garantissant la libre circulation des seringues. Ajoutez-y une pincée de politiciens au rencard qui ont trouvé dans la campagne du non l’ultime chance de revenir un instant dans l’actualité. Dans le lot, n’oublions pas les ceusses qui avaient voté Le Pen contre Chirac et ceux qui s’en veulent d’avoir voté Chirac contre Le Pen, sans compter ceux qui se demandent comment se débarrasser une fois pour toute et de Le Pen, de Chirac et de Giscard (on achève bien les chevaux !). Et dans la foulée, les Français qui disent non à Hollande et les Hollandais qui disent merde au reste de la planète. Ajoutez-y José Bové toujours pour-ceux-qui-sont-contre et les communistes qui pensent que voter non leur permettra de recevoir à nouveau le pognon de l’Union soviétique… A tous ces braves gens, soyons honnêtes, il faut ajouter les millions d’Européens qui auraient volontiers dit non si on leur avait demandé leur avis… quelle que soit la question : « êtes-vous pour ou contre le sirop de Liège » ? Non ! « Pour ou contre le rattachement de BHV à la Slovaquie » ? Oui ! Heu, non ! Dire non, c’est dire non au pouvoir tout en déplorant que les gouvernements ne gouvernent pas, non aux fonctionnaires européens tout en grognant qu’il y a trop d’administration, non aux impôts tout en réclamant de nouvelles subventions, non aux Américains tout en réclamant plus d’Europe.
Le vrai problème de cette indigeste constitution, c’est que ceux qui l’ont lue jusqu’au bout de ses 448 articles sont encore à Erasme pour un lavage d’estomac. C’est aussi qu’elle ne contient aucun enjeu, aucun projet, aucun élan, aucune âme. Elle à l’image de ses pères Giscard et de Dehaene, un rafistolage de bric et de broc plus ou moins bien maquillés qu’on appelle un lifting. Quel gâchis ! Fallait-il mobiliser toute la population européenne juste pour recoller quelques morceaux des traités de Rome, de Maestricht et de Nice en y ajoutant une pincée de réformes en trompe l’œil ? Il est temps que l’Europe ouvre la fenêtre à l’imagination.

Alain Berenboom

Mai 2005

Paru dans le journal LE SOIR

Le mystère de la femme coupée en morceau reste entier

C’est en grattant le papier peint défraîchi de la chambre à coucher que je tombai sur le premier exemplaire du « Soir ». Sous le papier, mon père avait d’abord collé une couche de vieux journaux. Des « Soir » des années trente, de l’époque où il a débarqué ici, venant d’un petit village, près de Varsovie. En Pologne, un juif n’avait pas accès à l’université. Comme il voulait étudier la pharmacie, il avait choisi la Belgique, terre d’accueil en ce temps-là. Pour apprendre le français, il lisait tous les jours le journal à haute voix à son copain de chambrée, un étudiant polonais en sculpture. Ce sont ces gazettes, clés d’entrée dans son nouveau pays, qu’il avait collées sur ses murs.
Un titre attira mon attention: une interview de la reine Elizabeth où elle parlait de l’éducation de ses enfants (« envoyés dans des écoles publiques », ils sont « traités comme les autres élèves ») et du handicap pour elle de poursuivre une carrière d’artiste (elle était l’élève du violoniste Eugène Ysaye). Mais, ajoute-t-elle, « le génie réel toujours se manifeste et s’impose. Il surmonte même le désavantage du sang royal ». Autre titre quelques jours plus tard sur la grogne des soldats obligés de garder le sénat, dont la séance du jeudi s’était prolongée tard dans la soirée : « Il fallait bien que cela se produise aujourd’hui, justement le jour des frites ! » s’écriaient les troufions mécontents. « Espérons qu’à l’avenir quand le sénat voudra faire du zèle, il choisira un autre jour, par mansuétude pour nos braves troupiers » concluait le journaliste.
Plus le papier tombait, plus j’avais de mal à poursuivre mon entreprise de rénovation. Toute la jeunesse de mon père défilait devant mes yeux. A travers les lambeaux de journaux déchirés, je revivais ses émotions dans le désordre. Pendant qu’il tentait de maîtriser la langue française, la situation politique devenait de plus en plus inquiétante. « Hitler gagne les élections allemandes » lit-on en septembre 1930. « Lorsque le parti national-socialiste prendra le pouvoir, une Haute Cour sera instituée qui fera rouler des têtes dans le sable », annonce-t-il. En mai 1936, les élections bouleversent l’échiquier politique: Rex envoie 21 députés à la chambre, les nationalistes flamands gagnent 8 sièges. Le 24 octobre 1929, un étudiant italien en droit, Fernando de Rosa tire sur le prince héritier d’Italie Umberto, venu à Bruxelles demander la main de la princesse Marie-José. C’est Paul-Henri Spaak qui assura sa défense: « Tout le monde aime notre Roi, plaida-t-il, parce qu’il est fidèle à ses engagements. Si le roi d’Italie avait pu avoir d’aussi fières paroles, le fascisme n’aurait pas été installé en Italie et mon client ne serait pas ici ! » Apparemment, Umberto s’était sorti sans trop de mal de l’attentat puisque, dans la « petite gazette » quelques semaines plus tard, paraissait ce conseil : « Si toutes les dames qui accompagnent la princesse Marie-José en Italie à l’occasion de son mariage, sont munies de ceintures élastiques, le voyage en chemin de fer ne les fatiguera pas. Venez chez C.C.C., rue Neuve, Brux. »
L’obscurité était tombée. Mes travaux n’avaient guère avancé. L’électricité était coupée. Le chemin de terre qui menait à la route était dangereux, bordé d’un fossé dissimulé par les arbres. Je n’avais pas le courage de rentrer chez moi. Pour la première fois depuis sa mort, je me résolus à coucher dans le lit de mon père.
A peine m’étais-je étendu sur le matelas, roulé dans mon manteau, que je m’endormis. Je fis un curieux rêve. Les murs qui m’entouraient, aux papiers à moitié arrachés, s’ouvraient lentement, tel un rideau de scène, laissant entrer mon père. Il s’avança, vêtu d’un habit noir très chic, chapeau haut de forme et canne vernie à la main, en chantant « Boum » de Charles Trenet sous les feux des projecteurs. Les applaudissements de la salle m’éveillèrent en sursaut. A travers la fenêtre ouverte, des milliers d’étoiles m’observaient en silence. J’avais le cœur battant. Pourtant, elles avaient veillé sur mon père durant toute sa vie. Je vidai une bouteille d’eau. C’est alors que me revint le souvenir d’une histoire de famille, celle du magicien de Verviers.
Comme mes grands-parents n’avaient pas les moyens de financer les études de mon père à Liège, il avait longuement cherché un boulot avant de tomber sur l’annonce d’un magicien du Grand Théâtre de Verviers. Mon étudiant de père devait jouer le rôle du spectateur honnête, le type qu’on fait monter sur la scène à la fin du numéro de la femme coupée en morceaux pour garantir à la salle qu’il n’y a pas de truc. Sa méconnaissance du français, qui lui avait fermé tant de portes, était cette fois un atout. Un étranger de passage rassuraient les spectateurs sur son innocence. Le magicien lui demandait: « Alors, monsieur, pouvez-vous nous dire ce que contient le coffre?
 » – Rien, répondait mon père. Il est vide.
 » – Vide? répétait le magicien avec un sourire incrédule.
 » – Imaginez ça, disait mon père au public. La femme coupée en deux a été escamotée. Bon Dieu, qu’est-ce qu’elle est devenue?
 » – Plus de corps, pas de crime! déclarait le magicien en s’inclinant sous les applaudissements. Merci de votre aide, monsieur. On souhaite la bienvenue en Belgique à notre aimable témoin. Et le spectacle continue! »
Suivi par un rai de lumière, mon père retournait à son fauteuil où il découvrait l’assistante, parfaitement recollée, un grand sourire aux lèvres. La mise en scène était très réussie et le spectacle avait beaucoup de succès.
Mais un soir, les choses ont mal tourné. Le magicien a ligoté son assistante, l’a déposée dans le coffre et il a refermé le couvercle. Pendant que retentissait une musique inquiétante, il a saisi la scie et s’est mis au travail. Le cérémonial semblait plus long et plus pénible que d’habitude. Quand il s’est relevé, le magicien avait l’air blême. Au lieu de chercher un spectateur au hasard, il s’est tourné vers mon père sans hésiter et lui a demandé sèchement de le rejoindre sur scène. Lorsque le coffre s’est ouvert, mon pauvre père a failli tourner de l’œil. Au lieu de disparaître par le double fond, l’assistante gisait à l’intérieur de la boîte, baignant dans son sang, le corps coupé en deux.
« Alors, monsieur, avez-vous contrôlé le contenu du coffre? demanda le magicien d’une voix rauque.
 » – Oui, parvint à articuler mon père.
 » – Vide, n’est-ce pas? suggéra précipitamment le magicien.
Mon père se contenta de hocher la tête. Il avait absolument besoin de son salaire.
 » – Plus de corps, pas de crime! conclut le magicien d’un ton funèbre, en faisant signe à mon père de regagner sa place.»
C’est ainsi que se termina sa carrière artistique. Bien des années plus tard, alors qu’il était devenu pharmacien, j’ai souvent entendu les clients dire de lui que ses préparations faisaient des miracles et qu’il était « un vrai magicien ». Quant à son employeur, il disparut, paraît-il, dans la débâcle. J’ai toujours cru que cette histoire avait été inventée par mon père. Mais, le lendemain, en nettoyant le grenier, je tombai sur un exemplaire du « Soir » jaune et sale de septembre 1939, qui annonçait en titre, barrant toute la première page, « Le Reich allemand entre en guerre contre la Pologne ». Je croyais que c’était le souvenir de cet événement tragique (où avaient péri ses parents, son frère, sa sœur et la plus grande partie de ma famille) qu’il avait voulu conserver, jusqu’à ce que je tombe en pages intérieures sur un articulet souligné au crayon bleu qui signalait que l’ancien magicien du Grand Théâtre de Verviers était recherché pour meurtre, sous le titre « Le mystère de la femme coupée en morceaux reste entier ». Et je me réjouis que mon père ait trouvé la Belgique comme terre d’asile.

Alain Berenboom

Janvier 2005

Paru dans le journal LE SOIR

Camp de la mort

Primo Lévi, pourtant génial écrivain, disait que les mots ne peuvent rendre compte de l’horreur des camps de la mort. Les mots comme les images affadissent une réalité indicible. Ce mal-là dépasse entendement et raison. Ecrire sur Auschwitz ou pas ? Je comprends les arguments des uns et des autres. Chez mes parents, on ne parlait pas des membres de la famille disparus dans les camps : le frère et la sœur de mon père, mon grand-père, la mère de ma maman. Quelques visages sur des photos jaunies écornées. Et des cousins éloignés à jamais. Au détour d’une phrase, j’ai compris leur sort, vaguement, sans savoir où ni comment ils étaient morts. Peut-être mes parents l’ignoraient. Dans le ghetto où ils avaient été parqués ? pendant le voyage en wagons à bestiaux ? Dans un camp ? Dès que je pointais l’oreille, mes parents, gênés, passaient à autre chose. On préférait parler des survivants, ma grand-mère qui avait réussi à s’enfuir par les égouts du ghetto de Varsovie et avait été recueillie par des paysans polonais parce que (précision terrible) elle était plus blonde qu’une Aryenne. La sœur de ma mère, miraculée d’un camp. Le meilleur ami de mon père portait un numéro tatoué sur le bras. Il a fallu longtemps pour que je sache pourquoi. Moi qui assommais mes parents de questions, je connaissais parfaitement leurs limites: une zone taboue dans laquelle je ne mettais guère les pieds. Beaucoup plus tard, j’ai écrit un roman intitulé « Le Pique-nique des Hollandaises » dont le vrai sujet (il vient assez tard dans le livre, sans doute pour récompenser les lecteurs obstinés) est Auschwitz. En fait, ma plume a longuement tourné autour du pot avant de se planter près du camp. Elle n’y pénètre jamais. Le roman se passe au début des années nonante, après la fin du communisme, dans le village voisin. Je ne me suis pas senti capable de décrire le camp ni d’écrire ce qui s’y est passé. Je prends le sujet de biais en racontant comment des commerçants saisis par le démon du libéralisme s’emparent d’Auschwitz pour en faire une attraction touristique. Mes mots n’ont pas réussi à approcher l’horreur de plus près. Le grand écrivain américain Kurt Vonnegut a lui aussi contourné le sujet dans « Nuit noire » (éd. 10/18). Un livre qui raconte de manière très subtile (et atrocement drôle) la vie dans une prison israëlienne d’un personnage manifestement inspiré par Eichmann. Etrange pendant à un autre roman de Vonnegut, « Abattoir 5 » (Le Seuil), dans lequel l’Américain racontait l’horreur des bombardements alliés sur Dresde (où il vivait alors comme prisonnier de guerre).
Bizarrement, moi aussi j’ai peur des mots à propos des camps nazis. Pourtant, pour les évoquer, je ne peux me référer qu’à des romans. Etrange paradoxe de la fiction !

Alain Berenboom

Janvier 2005

Paru dans le journal LE SOIR

Bush ouverte

Au terme de son dix-septième mandat, G.W. Bush tourna vers Condoleeza un visage soucieux.
– Quelque chose vous préoccupe, Junior ?
– Oui, Leeza, lisez ça : il paraît que des voix s’élèvent dans notre bon vieux parti contre ma candidature à un dix-huitième mandat.
– Bah, laissez-les dire; ce sont des ingrats.
– Comment est-ce possible ? En vertu du Patriot Act, la liberté de la presse n’a-t-elle pas été suspendue ?
– A l’époque de votre 3 ème mandat, Junior,
– Ah ! le bon vieux temps… Mais pourquoi le Patriot Act a-t-il disparu ?
– Voyons, Junior. Vous aviez promis à votre onzième mandat le rétablissement des libertés aux Etats-Unis.
– Je l’ai dit, d’accord. Mais je l’ai fait ?
– Vous êtes comme ça, Junior.
– Oui. Nobody is perfect, comme disait notre regretté pasteur, Billy Graham…
– Heu, je crois que c’était Billy Wilder dans « Certains l’aiment chaud ».
– Peu importe. Cela me rappelle que les élections approchent une nouvelle fois. Quel thème allons-nous choisir cette fois ?
– Dieu, peut-être ?
– Encore ? Evidemment, le sujet est éternel.
– Vous avez une autre idée, Junior ?
– Il faudrait quelque chose de plus neuf, de plus mobilisateur. Par exemple, une bonne guerre. Qu’en pensez-vous, Leeza ? Boum, boum, ça marche toujours, non ?
– C’est que… vous avez déjà souvent fait le coup, Junior.
– Ah oui ? Décidément, ma mémoire me joue des tours ces jours-ci.
– Il fut une époque où, chaque fois qu’une échéance approchait, on sortait les Marines. L’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, la Moldavie, le Liechtenstein, la Belgique, la Russie blanche,… J’en oublie.
– La Russie blanche, vous êtes certaine ?
– Rappelez-vous. Vous aviez décidé d’attaquer la Russie blanche après avoir combattu en Belgique la Peste noire. Afin de rassurer mes frères et mes sœurs.
– C’est vrai. La Belgique, quel souvenir affreux ! J’attaque la Flandre pour arrêter l’invasion fasciste et je me retrouve accusé de discrimination raciale. Pourquoi vous en prendre aux Noirs ? Il a fallu se battre aussi contre les Bleus, les Rouges, les Verts. J’en ai vu de toutes les couleurs.
– Surtout qu’ils vous ont alors accusé de haine contre les Flamands.
– Ce qui m’a obligé de combattre les… Comment s’appelle encore leur autre peuplade ?
– Les Wallons ?
– C’est ça. Ils se battaient comme des lions.
– Non, ça ce sont les autres.
– Peu importe. Avec quel résultat : à la fin, on a dû faire de la Flandre et de la Wallonie, les soixante-quatrième et soixante-cinquième état américain. Ca valait bien la peine : maintenant, ils votent pour le candidat American Blokie.
– Tous des ingrats, vous l’avez dit, Junior. Dites-moi. Vous tenez encore à votre dix-huitième mandat ? Je veux bien me sacrifier, si vous voulez…

Alain Berenboom

Novembre 2004

Paru dans le journal LE SOIR

La différence entre l’homme et l’animal

En cette période de rentrée, mon chien me demande souvent quelle est la différence entre l’homme et l’animal. Quelques exemples permettront de le comprendre.
– L’homme a été créé et posé sur la terre pour tuer les autres hommes au nom de Dieu. Tandis que l’animal a été créé par Dieu pour peupler la terre et créer d’autres animaux.
– L’homme adore regarder les combats de coq. Alors que les coqs se foutent pas mal des combats des hommes; ils préfèrent les combats de coq (à la réflexion, je me demande si cet exemple est très convaincant).
– Le chien aime l’homme. L’homme aime la femme. La femme aime mon chien.
– L’homme aime le football, la télé et la chasse. La femme préfère la télé, mon fils le football et mon voisin la chasse. Et l’animal, me demanderez-vous ? Je crois qu’à tout ça, il préfère encore la bière, Dieu sait pourquoi.
– L’homme adore les dimanches, la pré-pension et les promenades à la campagne. L’animal déteste les jardins zoologiques.
– L’homme regarde avec nostalgie vers le passé. Le chien regarde avec envie vers mon mollet.
– L’homme s’amuse à fabriquer de nouvelles races d’animaux, rotweiler, kamikazes et autres supporters et il songe à faire revivre des bêtes disparues, dinosaures, mamouth, et je ne sais encore quels monstres préhistoriques. Tandis que peu à peu, les races d’animaux non manipulés s’éteignent les unes après les autres.
– Les pélerins ont ravagé l’âme des Africains alors que les criquets pélerins se contentent de bouffer leurs récoltes.
– L’homme a plus d’un tour dans son sac. Le crocodile proteste.
– Le chat a sept vies. L’Islamiste a onze mille vierges s’il ôte la vie.
– Dieu a fait l’homme a son image. La girafe se pose des questions. S’est-on foutu de sa gueule ?
– Chaque fois que je regarde la télé en compagnie de mon chien, il hurle quand apparaît la page des pubs. Il paraît que mon chien dérange les voisins. Mais pas la pub.
– Dans l’arche de Noé, les animaux avaient été choisis par couple. Deux lions, deux oies, deux moutons, deux grenouilles, etc. Que faisaient alors les lions, les oies ou les moutons libertins ? Ils devaient choisir une maîtresse d’une autre race, j’imagine. Sacrée leçon de tolérance que nous donne la Bible quand on y réfléchit sérieusement.
– Un homme définit le fétiche comme « la dernière chose que l’on voit avant de s’apercevoir que sa mère n’a pas de pénis » (Gilles Deleuze). Pour un léopard, le fétiche, ce sont les doigts du dernier visiteur qu’il aperçoit à travers les barreaux de sa cage.
– Pour un homme, un parti politique puant qui change de nom devient un parti honorable. Pour un animal, une bête qui change de peau se bouffe de la même façon. Avec les dents et beaucoup d’appétit. A lui, on ne la fait pas.

Alain Berenboom

Septembre 2004

Paru dans le journal LE SOIR

Emballage cadeau

Le matin, dès le lever, mon fils se précipite sur l’ordinateur ; direction, le site du « Soir ». Selon lui, les infos et les petites annonces ne se lisent que sur internet, sinon, comme il dit, c’est « du réchauffé ». Mon chien et moi, nous préférons le bon vieux journal. Mon chien a gardé cette excellente habitude d’antan d’aller le chercher chez le marchand et de me le ramener plié dans la gueule. Bien sûr, sa bave tache quelque fois la première page mais BHV mouillé reste BHV. Tourner les pages, feuilleter le papier, demeure un sentiment incomparable. D’après ce que dit mon chien, il est le seul animal du quartier à fréquenter encore la boutique. Fido, le basset de la vieille madame Van Meelen a renoncé, depuis qu’il a perdu ses dernières dents et attrapé une sciatique. Désormais, plus moyen d’acheter le journal sans recevoir au passage, un livre cartonné, un DVD ou un sac de plage. Le journal ne sert donc plus à comprendre le monde et à trouver une femme à journée. Tant que le supplément restait plat et en papier, une photo du pape ou de Rainier, cela ne posait pas trop de difficultés. Mon chien parvenait à faire le tri et faisait gentiment signe au marchand que son cadeau, il pouvait se le garder. Oserais-je vous l’avouer ? Il a eu quelque hésitation face à la grande photo couleurs du mariage du prince Charles; mon chien montre une certaine faiblesse pour les vieilles histoires d’amour et les femmes qui ont des grandes dents. Mais l’avenir me fait craindre le pire. En Italie, un magazine a fourni en supplément à ses lecteurs pendant plusieurs semaines tout l’équipement nécessaire pour équiper l’automobiliste bricoleur : clés, cric, monte-pneu, etc. Je refuse que mon pauvre chien soit un jour obligé d’enfourner tout ça dans sa gueule : il risque d’y perdre des dents et je déteste l’idée de devoir supporter son haleine chargée d’une odeur métallique. Mais la vérité est là : puisque le journal ne sert plus à emballer le poisson, pourquoi acheter encore le journal ? Même « Le Monde » est obligé de fourguer à ses acheteurs « Le Cuirassé Potemkine ». Au passage, cela nous donne une certaine idée de l’image que le quotidien français se fait de son public. Vous auriez l’idée de regarder le film de S.M. Eisenstein au petit déjeuner ? Le bombardement d’Odessa il y a cent ans, la viande avariée, grouillante de vers, qui sert de pitance aux pauvres marins russes, la voiture de bébé qui dévale les escaliers alors que sa mère s’est fait abattre par les soldats du czar, mouais… Pas frais tout ça. Certains espèrent pour demain une poubelle en prime avec leur canard. Histoire d’évacuer discrètement les autres cadeaux.

Alain Berenboom

Avril 2004

Paru dans le journal LE SOIR

Proximité

A grand renfort de pub, la RTBF nous apprend que désormais les radios jouent la proximité, Viva Cité ! et olé ! La proximité, voilà le nouveau concept à la mode. Même l’internet qui arrose la planète entière se veut le « village » mondial. Comme jadis un grand magasin français offrait le buffet campagnard gratuit, la « nouvelle radio » de service public (ah bon ?) ouvre son journal de huit heures sur je ne sais quelle taxe de ramassage de crottes de chiens et laisse le soir un journaliste chantonner un journal improvisé sur antenne et épeler le nom d’un sportif : prononcer un nom qu’est pas d’chez nous risque de lui écorcher les oreilles. Et on s’étonne que le Front national monte dans les sondages au pays d’Elio di Rupo ?
La proximité est devenue un concept fourre-tout pour publicitaires (et patrons de radios) en panne d’inspiration. Pourtant, rien n’est plus important, dans ce monde de barbares, que de protéger les relations de proximité. On le voit quand un village ou une école se mobilisent pour empêcher l’expulsion d’un étranger qui est devenu le voisin, l’autre soi-même. Ou, à contrario, quand le manque de vraies relations de proximité provoque la mort de vieillards solitaires, accablés par la canicule, ou d’enfants dont personne n’a voulu entendre les cris dans la cave du voisin.
La proximité se vit tous les jours dans la rencontre entre des gens qui s’écoutent et qui se parlent. C’est ce qui nous manque le plus. A nous dont la jeunesse s’est épanouie dans la rue, à jouer aux billes avec les autres kets, à crier dans les manifs au coude à coude, à dénoncer la langue de bois. Celle justement des professionnels de la proximité. Parmi ceux-là, les pires transforment votre voisin en ennemi, en épouvantail, en serial killer, d’autant plus dangereux qu’il campe sous vos fenêtres, sur votre palier. Dans le tract électoral du Vlaams Blok à Bruxelles, il ne manque que l’adresse de l’armurier qui vous en débarrassera. Ce qui heurte dans le concept de proximité, c’est que des publicitaires croient malin de l’imposer comme un produit nouveau et artificiel. Or, la vraie proximité est difficile à vivre. Demande du temps, de la patience et de l’effort. Mais elle peut bouleverser votre vie. Rien à voir avec la taxe sur les crottes de chiens et les gentils animateurs positifs qui nous noient depuis trop longtemps sous des « infos » sans importance qui nous ont bercés et endormis.
Si l’affaire Dutroux nous trouble tant, c’est parce que nous sentons bien que nous avons confondu faits divers et faits sans importance, repoussé ce qui se passait près de chez nous, fermé les écoutilles et laisser les rats courir dans notre propre navire.

Alain Berenboom

Mars 2004

Paru dans le journal LE SOIR

écrivain, chroniqueur, romancier