LA COURSE AU HOOLIGAN SAUVAGE

chronique
Haro sur le fringant capitaine du Standard ! Sergio Conceicao a craché sur l’adversaire, bousculé l’arbitre avant de sortir du terrain, torse nu. D’accord, c’est scandaleux. Mais, s’il y avait eu méprise ? Si le soulier d’or avait cru que, pour se faire entendre en Belgique, il fallait désormais éructer ? Hommes et femmes politiques, industriels, même juges et journalistes, tout le monde semble en effet gagné ces temps-ci par le syndrome du hooligan sauvage. Chez ces gens-là, les crocs-en-jambe sont sans doute moins spectaculaires, les crachats plus feutrés, la bousculade moins physique. Mais pas moins traîtres.
Voyez par exemple comment Olivier Maingain a brandi la carte rouge contre son rival, Didier Gosuin (cumulant les rôles d’arbitre et de joueur). On regrette d’ailleurs que le challenger ait disparu aussi discrètement alors qu’il avait si bien commencé à cracher son venin. Et quel dommage que le pimpant bourgmestre d’Auderghem n’ait pas quitté la tribune, torse nu, en jetant au passage veste, chemise et cravate à la figure de son ex et futur président.
Que dire aussi des critiques de certains journalistes à propos du prince Philippe en voyage économique en Afrique du sud ? Une mission brillante et réussie, d’après la plupart des participants, y compris le très peu royaliste ministre Van Quickenborne. Mais pour alimenter leurs objectifs très peu journalistiques et très bassement politiques, quelques messieurs n’ont rien trouvé de mieux que de faire une affaire d’état de la plainte d’un quidam, vexé que le prince ait osé ne pas le reconnaître alors qu’il l’avait déjà croisé, paraît-il, dans l’un ou l’autre pince-fesses. La manœuvre de ces messieurs s’appelle un tacle sournois. Sur le terrain, il vaut une carte rouge (à Anvers, une carte noire…)
Et la saga du survol de Bruxelles ? Un tribunal oblige le gouvernement à disperser les vols, un autre à les concentrer. Ces deux juges ont fait mieux que se cracher à la figure. Ils se sont carrément marché sur la tronche ! Comme ces politiciens plus soucieux de la chasse aux voix de préférence qu’à la sécurité des passagers et des habitants. Tiens, une idée : puisque la route Onkelinckx s’est enlisée dans un champ de patates, ne pourrait-on suggérer que les avions descendent désormais sur Bruxelles-national en survolant les terrains de football de la capitale plutôt que les maisons ? Au passage, le bruit étouffera peut-être les injures, les cris et autres délikatessen que s’échangent joueurs et supporters

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

PS : Un roman hollandais (façon grand roman américain) à recommander absolument : « Malibu » de Léon de Winter (Le Seuil). Une tragédie (la mort d’une jeune fille vu par son père, scénariste raté) sous la plume d’un humoriste.

LE PETIT CHEMIN QUI SENT LA NOISETTE

chronique
Lu dans la Petite Gazette du 15 mars dernier : « Au cours d’une balade à vélo, une habitante de Thibodaux, en Louisiane, a découvert par hasard sur un tas d’ordures une édition d’époque en 17 volumes des « Misérables » contenant ce qui semble bien être un mot d’amour et une note personnelle, écrits de la main même de Victor Hugo. »
Cette dépêche de l’agence A.P. me hante. Depuis, ma vision du monde a basculé. Ainsi que mes certitudes. J’ai toujours pensé qu’il y a une explication à tout. Et que les gazettes me la fourniront presto. Or, l’affaire de la vélocipédiste de Thibodaux remet les pendules à l’heure : rien que des questions sans réponse.
D’abord, celle-ci : comment une dame circulant à vélo le long de la décharge publique a-t-elle réussi au passage à apercevoir dans le tas d’ordures entre un frigo abandonné, deux vieux matelas, des tas de canettes, les débris d’un moteur et des matières molles non identifiées, dix-sept volumes de Victor Hugo ?
Autre mystère : La ville de Thibodaux est renommée pour le magnifique bayou qui l’arrose, le bayou Lafourche, que les touristes viennent admirer de partout. Les promeneurs peuvent aussi parcourir les kilomètres de sentiers du parc Peltier. Pourquoi donc une énigmatique vélocipédiste a-t-elle préféré hanter le dépôt d’immondices plutôt que de flâner le long des petits chemins qui sentent bon la noisette?
Et cette touche finale : le livre contient « ce qui semble être » un mot de la main de Victor Hugo. Qu’est-ce que ça veut dire ? Le « mot » est-il d’Hugo ou pas ? Qui va trancher ? Et surtout, quel est ce mot ?
Cette interrogation encore : pourquoi une habitante de Thibodaux a-t-elle songé à charger sur son porte-bagages dix-sept volumes d’un ouvrage rédigé dans une langue qu’elle ne comprend pas (même le site officiel de la ville est uniquement en anglais) ?
Qui parle encore français dans les bayous de la Louisiane, sinon les centenaires ? Y a-t-il des mamies centenaires cyclistes à Thibodaux ?
Cette affaire simple est décidément beaucoup plus embrouillée qu’il ne paraît à la première lecture. Or, personne ne l’a décodée. Que faut-il alors penser des niouzes apparemment plus complexes que la presse nous déverse heure après heure ? Agissements des mouvements palestiniens ou de l’armée israélienne, chaos irakien, rodomontades de Chavez au Vénézuela, influence supposée des religieux sur la politique américaine, position de la fédération socialiste de Charleroi sur les paris chinois, dessous des prix littéraires et ceux des belles dames, j’en passe et de plus byzantines. Trente ans après, Dutronc aurait-il toujours raison ? On nous cache tout, on ne nous dit rien.

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

MALAISE DANS L’AFFAIRE ERDAL

chronique
D’où vient ce sentiment de malaise dans l’affaire Erdal ?
Du cafouillage des agents de la sûreté ? Depuis l’apparition des bouffons (qui coïncide avec l’arrivée de la civilisation), on sait que rien n’est plus réjouissant que d’assister aux ébats de pandores maladroits. On n’est donc pas vraiment surpris que trente deux agents aient perdu les traces d’une petite dame qui s’est enfuie en autobus. Qui a jamais cru que les Dupondt de la Sûreté belge avaient été formés par le Mossad ? Je dirais même plus : qui a jamais cru que le Mossad belge avait été formé par les Dupondt?
Non, le malaise vient de ce que madame Erdal, soupçonnée de délits graves mais aussi candidate réfugiée politique, attendait tranquillement son jugement (et l’examen de la demande d’extradition vers la Turquie) dans une petite maison confortable, feu ouvert dans le salon et armes d’assaut dans la cave, juste à côté de la réserve de vin.
Le groupe dont madame Erdal fait partie a du sang sur les mains (quoique madame Erdal, suspectée d’avoir prêté la main à un triple assassinat, n’a pas encore été condamnée de ce chef). Rien n’excuse les méthodes de ce groupe, sa violence, sa prétention de décider de la vie et de la mort de ses victimes. Et certainement pas la violence d’état qui, hélas, continue de tacher la plus grande république laïque d’Orient, la négation du génocide arménien, la ségrégation de ses minorités, les méthodes musclées des groupes d’extrême droite qu’elle tolère ou les procès politiques contre ses intellectuels (poursuites contre l’écrivain O. Pamuk ou condamnation du vieux sage de la littérature turque, Yachar Kemal, l’auteur de la magnifique saga de Mèmed le Mince).
On pourrait se réjouir, avec la ministre de la justice, que madame Erdal ne soit pas restée en prison en attendant son jugement, qu’elle a bénéficié de la présomption d’innocence. On veut bien croire que les agents de la sûreté étaient aussi là pour la protéger des milices turques. Il est bon de se rappeler soudain le statut spécial des prisonniers politiques instauré chez nous dès le XIXème siècle et dont nous devrions être fiers. Ce qui gêne c’est que ces beaux principes, on a l’impression ces dernières années que tout le monde les avait oubliés. Pourquoi en effet deux poids, deux mesures ? Pourquoi tant de braves gens, qui n’affiche à leur casier judiciaire même pas une contravention pour stationnement interdit à Kaboul, à Rabat ou à Lubumbashi sont-ils enfermés comme des chiens dans des centres fermés, honte de notre système administratif ? Pourquoi eux et leur famille sont-ils traités comme des chiens par la police des étrangers ? Pourquoi des enfants sont-ils détenus comme des chiens au mépris de nos lois si respectables ? Alors, oui, on ressent un certain malaise…

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

MIEUX VAUT ÊTRE ACTIONNAIRE D’INBEV

chronique
Mieux vaut être actionnaire d’Inbev que poulet de Bresse. Deux bonnes nouvelles sont tombées pour les petits épargnants qui ont investi dans les-hommes-savent-pourquoi: d’abord, les bénéfices de la société ont explosé comme des pétards au carnaval de Rio depuis qu’Inbev a avalé une société brésilienne. Et surtout, les papelards de la société seront désormais libellés en magyar.
Il n’y a que les travailleurs de Jupille qui se plaignent. Comme toujours. Jamais contents, ces gens-là ! On les avait pourtant avertis depuis des années : apprenez les langues ! Mais, non. Fiers de parler nos idiomes locaux, de vérifier la consommation de la Leffe en flamand, de la Jupiler en français et de compter les bacs de bière en chiffres arabes, ils ont oublié que le monde a changé. Faute d’avoir pris modèle sur les petits Chinois et les plombiers polonais, les Wallons vont une fois de plus se faire dépasser, écraser.
Pas tous les Wallons, remarquez. Il y en a qui réussissent et qu’on appelle les pâârvenus (ce qui veut dire qu’ils sont parvenus à tirer de l’argent à la région wallonne). Monsieur Ecclestone, par exemple, symbole du p’tit Wallon qui monte. Je ne peux même plus vous dire combien il a réussi à faire cracher au gouvernement cette semaine, le chiffre change si vite que j’en ai le tournis. Cent mille euros de supplément chaque fois qu’on découvre un nouveau trou dans le macadam du circuit de Francorchamps, ça fait beaucoup de zéros. Et il y en a des trous; des petits trous, toujours des petits trous. Ce n’est plus un circuit, c’est un fromage de Hollande…
Que cette nouvelle mésaventure nous serve de leçon : il faut s’adapter au monde d’aujourd’hui et s’abonner toutes affaires cessantes à Assimil (un bon investissement pour les petits épargnants qui ne savent pas quoi faire de leurs dividendes d’Inbev): les sidérurgistes ont intérêt à se mettre à l’hindî (à moins que ce ne soit au rajasthani), les professionnels de l’immobilier au suédois et au finlandais et les vendeurs de voitures au chinois, après avoir péniblement assimilé les rudiments de japonais et de coréen.
Le plus amusant, c’est que les gaziers de Zeebrugge, eux, vont devoir apprendre le français si la fusion de Suez avec Gaz de France se confirme. Où va la Belgique ? Devoir parler français en Flandre et hindî en Wallonie… En quelle langue le roi nous adressera ses prochains vieux de Noël ? Les paris sont ouverts.

Alain Berenboom

P.S. : Courez voir Congo River. En remontant le fleuve Congo, Thierry Michel révèle, en images somptueuses, la misère, la détresse, l’inhumanité d’un pays cassé mais aussi l’humour et la solidarité de gens qui n’ont rien mais qui ont quelques leçons d’humanité à donner à des gens qui ont tout

Paru dans LE SOIR

DING, DING

chronique
L’autre jour, alors que je rendais visite à un ami qui travaille dans une maison d’édition, je me suis retrouvé dans un ascenseur qui refusait obstinément de bouger. J’avais beau appuyer sur les boutons désignant les étages, ding, ding, il restait aussi hiératique qu’une tombe égyptienne. Lassé, je finis par pousser le bouton rouge de l’alarme. Rien non plus. Il ne me restait plus qu’à faire un petit somme en attendant la fin du monde lorsque, surprise, les portes s’ouvrirent enfin. Et une dame entra, portant autour du cou un petit carré de plastique blanc. Sans un regard pour moi, ou pour ce qu’il en restait, elle passa son étrange collier sous un œil électronique (c’était le machin que j’avais pris pour le bouton d’alarme). Aussitôt, ding, ding, l’ascenseur se mit en branle comme le chien-chien fidèle à sa maîtresse. Je lui fis un petit signe de la tête auquel elle ne répondit pas. Elle n’était pas programmée pour les êtres humains.
Mon ami m’expliqua que l’accès aux bureaux se fait désormais par carte magnétique. La réceptionniste, à l’entrée du bâtiment, aurait dû m’accompagner après avoir pris copie de ma carte d’identité (je me tus: elle n’était pas à son poste; c’est très rassurant une employée normale). Lui aussi portait autour du cou cet étrange collier.
Ces mesures de sécurité nous transforment tous en toutous, hein ? lui dis-je.
Il fut choqué de ma remarque et me reconduisit très vite à la sortie. Carte magnétique pour accéder au palier, ding, ding, carte devant l’œil magique de l’ascenseur. Il s’empressa de quitter la cabine pour ne pas m’accompagner jusqu’au rez-de-chaussée. Chez cet éditeur, les manuscrits refusés, les fiches du personnel et les factures des fournisseurs sont à l’abri des terroristes.
Cela me rappelle une visite au parlement européen où j’avais rendez-vous avec un employé d’un service sans grande importance. A peine avais-je décliné l’identité de mon interlocuteur que surgit un garde en uniforme qui m’immobilisa devant une caméra, me photographia en deux exemplaires puis me remit un carré de plastique avec code barre et ma photo, modèle prison de Saint-Gilles. Ding, ding. Estampillé citoyen honorable.
Tous les jours, des millions de gens défilent ainsi sans sourciller devant des yeux électroniques qui les auscultent, enregistrent leurs secrets les plus intimes, figent leurs sourires, saisissent leurs regards vers les fesses des jolies dames. Dire que certains réclament plus de caméras dans les rues, les crèches, les halls d’immeubles. Pourquoi pas dans la chambre à coucher ? A l’heure dite, on fera tous ding, ding en chœur…

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

CHERE MADAME LA POSTE

chronique
Cher Monsieur, chère amour, cher ou chère receveur des contributions…
Ces formules que notre plume traçait au début des lettres n’avaient plus guère de signification. On les écrivait sans songer à la charge d’émotion qu’elles pouvaient receler si on y avait prêté plus d’attention . Grâce à la poste belge -qui est maintenant danoise si j’ai bien compris-, le mot « cher » va heureusement reprendre tout son sens. Désormais, outre le timbre, il faudra payer pour déposer une lettre à la boîte. Payer pour que le facteur accepte de la relever. Payer encore pour qu’il le fasse le jour même. Et, encore un peu plus pour que la missive soit distribuée. Les Danois, on le sait, ont un grand sens de l’humour. La caricature, voilà un art dans lequel ils sont passés maîtres et dont ils commencent à nous faire profiter.
On comprend la cause de ce soudain besoin d’argent de notre chère poste depuis qu’elle s’est mise à distribuer des kilos de dépliants d’auto-promotion plutôt que des lettres, activité devenue il est vrai un peu ringarde depuis l’arrivée du mail. Avant elle, Belgacom, autre ex-service public (devenu on ne sait quoi) avait, il est vrai, montré l’exemple à grande échelle en jetant l’argent du contribuable par les fenêtres de son somptueux building. Les cadres dynamiques que l’on nomme à la tête de feu nos entreprises publiques ont horreur de la ringardise. Leur credo : changeons tout, surtout ce qui marchait si bien avant nous, pour donner l’impression d’avoir rempli notre contrat.
Dans le même temps, notre chère poste va supprimer ses bureaux (au lieu de faire la file dans un bureau de poste, on le fera au Delhaize, ce sera à peine plus long) mais aussi de nombreuses boîtes rouges et des jours de levées (pardon, il faut dire « redéployer son activité»). Si vous pensez qu’il est paradoxal de supprimer un grand nombre de boîtes postales et en même temps d’augmenter le prix du service, c’est que vous ignorez tout des méthodes modernes de management. Règle élémentaire : raréfier l’offre. Cela aiguise l’appétit du consommateur et justifie le prix qui lui est demandé. Pour dynamiser cette politique, vous verrez bientôt madame la poste organiser des concours : le premier qui trouve la boîte aux lettres d’Auderghem gagne un bon d’achat chez Pizzaland. S’il n’y a pas de gagnant, la pizza est remise en jeu pour la semaine prochaine.
J’ai tort de me lamenter. La conséquence ultime de ce tohu-bohu sera sans doute très positive : grâce à ces extravagances, les vrais passionnés vont peut-être revenir au plaisir perdu d’écrire à la plume une belle lettre sur papier couleur à l’élue de leur cœur. Comment pourra-t-elle résister à un expéditeur qui aura fait tant d’efforts pour la lui faire parvenir ?

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

QUAND LES JEUNES S’EMMÊLENT

chronique
Tendez l’oreille. Je vous parle à mi-voix car j’ai peur qu’« ils » m’entendent et descendent dans la cave où je me suis réfugié pour m’arracher le malheureux croissant à la confiture que j’ai réussi à subtiliser avant de déposer le sac de pâtisseries sur la table.
Depuis que mes enfants ont pris le pouvoir à la maison, c’est l’enfer. On croyait que le pire, c’est qu’ils s’attardent à la maison, tel Tanguy dans le film de Chatiliez. Mais, avec les enfants, il y a toujours pire que le pire. Tenez, tout a commencé avec le football. Le petit avait raté ses examens d’anglais, de math et de géographie (le grand en avait aussi raté quelques-uns mais là, j’y suis habitué avec le temps). J’avais décidé de l’obliger à revoir sa matière dimanche au lieu de regarder le Standard à la télé. Résultat, je me suis retrouvé enfermé dans la salle de bains pendant que j’entendais mugir les supporters de Sclessin (ils ont perdu ce jour-là, bien fait !) J’ai dû faire appel à la voisine pour qu’elle dresse une échelle dans le jardin afin de ne pas passer la nuit dans la baignoire. La fois suivante, j’ai eu droit à une gifle parce que j’avais osé dire que les CD de Madonna, ce serait tellement mieux de les écouter dans leur chambre plutôt que de faire hurler cette pauvre femme dans la salle à manger pendant le journal télévisé. La troisième fois, fini de rire, j’ai décidé de prendre les choses en main sérieusement : j’ai appelé les flics.
Pour le français appuyer sur 1. Pour les papiers d’identité, appuyer sur 1, pour un accident de roulage, appuyer sur 2. Pour… Les enfants, c’était appuyer sur 12. Après une attente de dix minutes, quelqu’un m’a expliqué que le commissariat est fermé après 20 heures parce que la rue est dangereuse. Entre temps, mes deux gamins étaient partis – laissant un mot : « ne nous attends pas ». D’après ma voisine, qui m’a consolé, il y a près de 2.000 plaintes par an de parents contre leurs enfants indisciplinés. Vers trois heures du matin, ils sont montés dans leur chambre, – je les ai sentis à l’odeur. Tenant entre leurs bras une pile haute comme ça de CD et de jeux vidéos. « Pourquoi tu regardes nos CD en tirant cette tête ? Ce sont des copains qui nous les ont prêtés » « Ah oui ? Alors pourquoi ils sont encore sous cellophane ? »
Après ma quinzième plainte, les policiers ont fini par débarquer. Les enfants étaient charmants. Même qu’ils ont offert du café aux flics et un morceau de gâteau (que je réservais à la voisine). Depuis, on a réussi à trouver un modus vivendi : la journée, j’ai droit au salon, le soir, à la cave. Où ils ne viennent jamais me déranger. Promis, juré. A condition que je me taise.

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

NOCES CHEZ LES PETITS BOURGEOIS

chronique
Vous imaginez combien de familles va nourrir la noce annoncée de monsieur Mittal et de madame Arcelor ? Des bataillons d’avocats, des régiments d’experts, secrétaires, porteurs de plis urgents, publicitaires, financiers, agents de change, traiteurs, restaurateurs, hôteliers, taximen, chargés de communication, journalistes, avionneurs, imprimeurs, diseuses de bonne aventure, sans compter les actionnaires qui regardent les $ s’afficher chaque jour comme sur les machines à sous dans les couloirs des hôtels de Las Vegas.
Le meilleur dans le mariage, comme dans l’amour, ce sont les préliminaires, les premiers mots, la découverte de l’horoscope des futurs époux, le ballet de la séduction, la première valse où l’on se mesure du regard, en faisant semblant de faire de l’œil à un autre. Tu veux ? tu veux pas ? Monsieur Mittal-madame Arcelor, c’est Ginger Rogers et Fred Astaire dans « Top Hat », James Stewart et Margaret Sullavan dans « Shop around the corner ». Le script est sans surprises : ennemis au début du film, ils tomberont dans les bras l’un de l’autre à la fin, baignés par le champagne et le glamour. Chacun commence par flirter avec un autre, jouer avec les nerfs de son partenaire. Puis, les amants se rapprocheront peu à peu en faisant semblant de se détester. Un numéro de claquettes pour montrer qui porte la culotte. Enfin, les épousailles, le happy end. La noce à la lueur des hauts fourneaux.
Mais, la fête terminée, les derniers lampions éteints, vient la note des avocats, experts, diseuses de bonne aventure et des autres. Pour se faire un peu de trésorerie, les époux vont revendre quelques sites, licencier quelques travailleurs, éteindre quelques outils. Aucun de ceux qui ont été conviés à la noce n’a jamais approché un haut fourneau, n’imagine le bruit, la chaleur, l’odeur, la peur. Là, vivent ceux qui ne seront jamais invités aux agapes, qui ne font partie ni de la suite de monsieur Mittal ni de la famille de madame Arcelor, les ouvriers, les travailleurs, tous ceux qui ont donné leur jeunesse, leur énergie, leur talent, parfois leur vie et leurs enfants pour faire briller les bijoux de famille des futurs époux. L’envol du cours des actions, le fric dépensé en communication et en consultations ne s’ajoutera jamais à leur feuille de paie. Au contraire, cette addition de dépenses somptuaires, ce sont eux qui vont la régler. Alors, au moment de lever le verre et de célébrer l’échange des consentements, ayons une petite pensée pour eux.

Alain Berenboom

P.S. : Douze belles histoires de couples, traitées au scalpel, simples et magnifiques, l’humour en prime, par l’Américaine Kathryn Chetkovich, « En cas d’urgence » (Bernard Pascuito, éditeur).

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GAZ A TOUS LES ETAGES

chronique
Le gaz maintenant… Comme si les menaces iraniennes de fermeture du robinet pétrolier ne suffisaient pas à notre bonheur, les pipe-lines qui explosent en Irak et on se sait pas très bien quoi au Nigéria. Sans compter les mamours qu’il faut faire à ce bon monsieur général Chavez-Bolivar –comment l’appeler pour qu’il ne se fâche pas ?- pour goûter aux douceurs du brut latino. Mon Dieu, que c’est dur de se chauffer !
Si ça continue, on va devoir raser les centres commerciaux flambant neufs que monsieur Van Cauwenberghe est si fier d’avoir fait construire à l’entrée de Charleroi pour rouvrir les bonnes vieilles mines de charbon d’antan qui sont juste en-dessous.
Ce n’est pas juste. On disait que tout le monde voulait venir en Belgique : Ryan Air, la peste aviaire, Tapie, l’Europe, l’OTAN, Johnny Hallyday. Tout le monde, sauf le gaz et le pétrole ? On devrait peut-être essayer les petites annonces : « échangerais un Johnny contre dix barils de brut ». Mais, pas sûr de trouver un amateur. Pas sûr du tout.
Les Hollandais n’ont pas ces soucis : pas besoin d’essence, le pays est si plat que même mémé peut faire du vélo. Et pour le gaz, il leur suffit de plonger dans la mer du Nord. Tandis que la vlaamse kust, qu’a-t-elle à nous offrir ? Du sable, des larmes et des crevettes. Un savant belge de génie (c’est tout ce qui nous reste) pourrait peut-être faire fonctionner les chaudières aux crevettes. Mais, au prix du marché, autant brûler des lingots d’or. Il est assez injuste, avouez, que les poches de gaz s’arrêtent juste à la frontière entre la Hollande et la Belgique, ignorant superbement les règles européennes de libre circulation. Ce qui prouve qu’il ne suffit pas d’une loi pour supprimer les différences. Ah ! S’il n’y avait pas eu 1830, Charles Rogier et la Muette de Portici, on n’aurait pas tous ces soucis. On aurait du gaz à tous les étages au lieu de devoir supplier les Russes, les Norvégiens ou les Algériens de nous donner un peu d’énergie. Et monsieur Leplan Marshall, dites donc ? Il ne pourrait pas nous fournir un peu de gaz puisqu’il promet tout à tout le monde ?
Autre idée : changer d’énergie. Mais la vue des éoliennes, paraît-il, donne des boutons aux golfeurs de Knokke-le-Zoute ainsi qu’aux vaches du Condroz. A force de jouer les difficiles, on va devoir revenir à la bougie et au feu de bois. Ce n’est pas désagréable, remarquez, mais essayez de faire fonctionner votre télé avec une bougie. A y réfléchir, voilà comment ils nous tiennent, les Russes, les Iraniens et les autres : jamais on ne pourra nous demander de nous passer des « Feux de l’Amour » et de « Star Academy ». Bien joué, Poutine !

Alain Berenboom

Paru dans LE SOIR

écrivain, chroniqueur, romancier